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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 19:41

Les collègues restent jusqu'à 5 heures du matin à proximité du site. M Frap n'a toujours pas bougé de son domicile. D'ailleurs la lumière du salon est allumée. Il a dû s'endormir aussi sec s'il en tenait une bonne couche. Il y a un étui de calibre 12 devant la porte du garage, probablement celui restant suite au tir en direction du véhicule de Madame, enfin les gars verront. Allez on lève le camp, les autres viendront à 6 heures, il n'y aura pas plus de mouvement maintenant.

 

Le soleil ne vient pas de se lever, ce n'est pas encore l'heure de l'ami Ricoré, mais il est quand même l'heure de se lever. Ahh il est trop tôt ! Pas assez dormi... Quand il faut y aller, il faut y aller. 5 heures, la bonne heure pour avoir une bonne tête dans le pâté. Non, je ne ferais pas ma tête de cochon, fais rillette ma grande allez, la France a besoin de toi ! A la douche, et ensuite, café ! J'écoute les infos, rien de particulier aujourd'hui si ce n'est qu'ils prévoient une belle journée, pas pour tout le monde me dis-je, mais ça c'est une autre histoire. Une demie-heure après, me voilà revêtue de mon habit de lumière, à préparer le café, cet allié incontournable dans la vie d'une brigade. Certains collègues sont là, d'autres pas encore. Le Proc a été avisé hier soir des faits, il est donc au courant de l'interpellation prévue ce matin. Ma première ! Ca y est je suis dans la vraie vie de gendarme, même adjoint, c'est pareil, le palpitant commence à monter.

 

Tout le monde est à présent là, on est une dizaine plus les gars de la brigade des recherches et le TIC. Lors du briefing, le gradé explique le dispositif et rappelle les consignes de sécurité. Je serais côté sud-est avec un collègue en couverture. Dans la mesure où l'on sait que M. Frap est armé et qu'il a vraisemblablement fait usage de son arme hier soir, la prudence est de mise, même s'il a certainement décuvé. Perception du gilet pare-balles, un dernier café, un dernier soupir, c'est l'heure. Euh, on est un peu en retard sur l'horaire prévue mais il est tôt quand même : 6h45. Il fait presque jour et déjà le soleil montre le bout de son nez. Heureusement que tu es là toi, ça fait du bien.

 

Tout le monde monte dans les voitures. On se sépare à l'entrée du quartier afin que chaque équipe rejoigne son poste : 4 devant, 4 derrière, 2 de chaque côté et les gars de la BR en appui devant. Il y a du monde dans le bourg ! Le quartier n'étant constitué que de 4 maisons, ça ne fait pas trop de remue ménage. En place avec mon collègue, j'observe la scène. Je ne vois pas ce qu'il se passe devant le domicile, étant située derrière le mur d'enceinte située sur les arrières. Puis, j'aperçois, les collègues passer derrière l'habitation. Qu'est-ce qu'ils fichent ? Deux autres sont à l'entrée d'un cabanon en bois situé sur le côté de la maison. C'est ce qui sert de garage. Ils ouvrent la porte puis font signe aux autres qui nous interpellent. Ah, quoi? C'est fini ? Bon ben on y va. Alors que je m'approche du reste de l'équipe en me demandant ce qu'il se passe, j'entends l'adjudant dire : "Il a perdu la tête !" Ah oui merci, ça je le savais. Pour tirer sur la voiture de sa femme il ne faut pas être frais. Mais encore?

 

- Je te le dis tout de suite Miss, tu débutes, si tu n'as pas envie de voir, ne t'approche pas. Fais comme tu le sens!

- Heu, quoi? 

- On ne sait pas ce qui lui est passé par la tête mais il n'en a plus.

- Ah non, pas ça ! Sympa, merci, pour le 1er mort que je vais voir, il en manque une partie. Quelle joie ! Je ne sais pas, je vais voir.

- De toute façon, pour le moment, seul le TIC et un gars de la BR sont dans la pièce, tu pourras y aller ensuite. Et puis, il faudra bien que tu t'y habitues malheureusement.

 

C'est ainsi que le chat noir commença à me coller à la peau. Il ne m'a jamais quitté de toute ma carrière gendarmerie, parfois même il se transformait en panthère. J'avais beau le brosser dans le sens du poil, non, il n'arrêtait pas de me faire des misères.

 

Prends ton courage à deux mains et lance-toi, tu n'en as pas fini avec ce genre de choses, ce n'est que le début. Je m'avance doucement vers la porte. Je croise les collègues qui savent tous que c'est mon premier cadavre. Le médecin est là afin de délivrer le certificat de décès. Je resterai là quelques temps à déconner avec les collègues afin de me changer les idées, de m'aérer l'esprit. Qu'il était bon le temps où j'étais innocente, loin loin de tout ça ! Bizarrement, là d'un coup, j'ai plutôt envie d'aller voir ailleurs. L'adjudant me fait signe. Je crois que c'est le moment. Voyons voir comment je vais réagir. C'est glauque. L'ambiance est mortifère. Je regarde partout dans la pièce, un bric à brac d'objets, de matériels divers. Une odeur bizarre est perceptible dans l'atmosphère. Mon attention est attirée par des petits trucs collés au plafond près de l'ampoule. J'essaie de distinguer ce que c'est mais j'ai du mal. En baissant les yeux, je le vois, lui, Tristan Frap, gisant sur le sol, un fusil se trouve là. Le TIC et l'enquêteur de la BR sont à ses côtés. Il y a du sang au niveau du haut du corps, sous sa tête. Je blanchis d'un coup et je sors prendre l'air. L'adjudant revient me voir en rigolant :

 

- Ben alors, ça ne va pas?

- Si si mais bon, hein, doucement. Je reprends mes esprits.

 

Un peu d'air frais fait beaucoup de bien dans ce cas, je vous l'assure. Deux trois grandes respirations et j'y retourne. L'un des collègues me tend un bloc-notes en me disant de noter tout ce qu'il dit. Je m'exécute et puis l'esprit occupé, on vit toujours mieux les choses. Je le suis partout dans la pièce en essayant d'éviter de regarder M. Frap puis à mesure que l'on s'approche, que je m'imprègne des lieux, j'y jette un oeil puis deux puis trois. Ah tiens, il lui reste une dent ! C'est complètement crétin comme réaction mais dans ces conditions, on essaie de se détacher de la gravité de la situation au maximum afin de ne pas se laisser enfoncer émotionnellement. Je lève la tête et réalise que ce que je voyais accroché au plafond, c'était des bouts de cervelles. Hum, ça alors, c'est très goûtu, ça donne envie de manger ce midi. Miam ! Il lui manque en fait toute la face, le reste ayant volé en éclats, enfin sauf cette fameuse dent qui tient par la force du Saint Esprit. C'est une ambiance particulière. D'après le médecin, la mort remonte à la veille au soir. Il pose un obstacle médico-légal s'agissant d'une mort violente. On suppose qu'il est passé à l'acte après le départ de sa femme, et avant l'arrivée des collègues, ces derniers n'ayant pas entendu de coup de feu. Brrr, ça fait froid dans le dos. 

 

On passe la matinée sur site : faire les constatations, le voisinage, enlever le corps, alerter Mme Frap qui ne s'attendait certainement pas à ce que nous l'informions du décès de son compagnon. Elle est effondrée et se considère comme un peu responsable de ce qui est arrivée même si dans les faits, elle n'y est pour rien. Il lui aurait été difficile d'agir autrement en de pareilles circonstances. Les premières constatations déterminent bien l'absence d'intervention de tiers extérieur, donc il s'agit bien d'un suicide. Même si tout y laisse penser, il y a systématiquement enquête de toute façon, on ne sait jamais.

 

Je n'oublierais jamais, et encore moins le restaurant du midi où je me suis trouvée à manger une bavette de boeuf bien saignante dans un restaurant. Je peux vous assurer qu'elle a eu une saveur particulière celle-là.


 


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Published by tinotinoblog - dans Gendarmerie inside
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VyGER91 05/03/2012 23:21


J'ignore comment je réagirais fasse à un tel spectacle. Mais je comprends tout à fait qu'on se rattache à la "normalité" pour le surmonter. Il n'y a même que ça à faire.

DeCleec 04/03/2012 12:48


Ça c'est du baptême du feu...  

tinotinoblog 04/03/2012 18:41



Owi ! Je peux te garantir que je m'en souviens encore. Même si on se forge une carapace au fil du temps qui nous permet de mieux le vivre, mais on n'oublie pas. Et j'en ai vu d'autres, bien sûr,
du plus glauque au moins glauque.



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