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1 juin 2014 7 01 /06 /juin /2014 01:28

C'était un dimanche après-midi, je jouais au Monopoly avec des amis.

- J'ai fait 6 ! Je vais à Rue de Courcelles.

- Tu achètes ?

- Non, non, c'est bon. A toi, Pierre !

- 8 ! Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit, rue de Vaugirard. Je laisse. A toi, Cécile !

- Je lance les dés : 7. Case chance, trop cool ! La banque vous rembourse de 100 euros. Hé, hé, hé ! C'est ton tour Jérémy ! 

- ...

- Hey Jérémy, c'est à toi ! 

- Ah oui, excuse, j'étais perdu dans mes pensées. 5 ! « Allez directement à la case prison ».

Les yeux fermés, allongé sur le lit, un courant d'air vient me caresser le visage. J'entends des bruits de pas dans le couloir : une personne approche. Un bruit de métaux qui s'entrechoquent l'accompagne. Soudain, j'entends qu'on tape à une porte, puis un cri. Deux personnes s'échangent des mots de manière un peu forte. Le calme revient peu de temps après. Je n'ai pas réussi à saisir la teneur de leur discussion mais ça semblait tendu. Une odeur de cigarette me titille les narines. Je ne fume pas, ça ne peut pas venir de moi. Je suis sur mon lit, je me laisse imprégner par cet univers que je ne connais pas. Je préfère avoir les yeux fermés pour ne pas voir cette réalité que j'aimerais bien pouvoir fuir car je suis en prison.

Cela fait 10 jours et c'est déjà trop. J'ai été condamné à 10 mois de prison ferme en comparution immédiate pour des faits de violences. J'étais en soirée avec des amis, j'avais beaucoup bu. Un gars nous a cherché, j'ai réagi et ça s'est mal fini. Je n'aurais pas du mais c'est trop tard. Je suis en prison. C'est la première fois que ça m'arrive et j'ai peur.

- Jérémy ?

- ...

- Hey Jérémy ?

- …

- A quoi tu penses Jérémy ?

- Euh, hein quoi ? Non, non, rien, c'est bon.

Lorsque je suis arrivé ici, j'ai du me plier à tous un tas de formalités. En fait, c'est simple, depuis la 1ère heure de garde à vue jusqu'à ici, tu perds le contrôle de tout. Tu perds ta liberté. Ils t'enregistrent dans leur fichier au greffe avec ton identité, la personne à prévenir en cas de souci, tes diplômes, ta condamnation, ta peine. Ils prennent tes empreintes, ta photo, te donnent un numéro d'écrou et te remettent une carte d'identification. 

Ensuite, tu es fouillé intégralement. Tu te déshabilles dans une salle spéciale. Ils te proposent de prendre une douche. Ce n'est pas superflu après avoir passé 48h de garde à vue sans se laver. Ils contrôlent mes vêtements, mes poches et me retirent mon bracelet et ma chaîne (seuls la montre, l'alliance et les bijoux à connotation religieuse peuvent être conservés). Ils sont mis dans un coffre et mon portefeuille, mon portable, mon argent aussi. Il y a un vestiaire, mais c'est pour ceux qui viennent avec plus de choses, et qui ne peuvent pas les emmener en cellule. 

Ils m'ont ouvert un compte nominatif pour mettre mon argent. Ils m'ont expliqué qu'aucune espèce, ni moyen de paiement ne circulaient en détention. Ils m'ont dit qu'il y avait des prélèvements automatiques qui pouvaient avoir lieu si je recevais plus de 200 euros dans le mois : 10% pour le pécule de libération, 20% si je reçois entre 200 et 400 euros, et ensuite c'est progressif et par tranche ; en clair, si je reçois 800 euros, c'est 20% sur la tranche 200-400 euros, 25% sur la tranche 400-600 euros et 30% sur la tranche supérieure à 600 euros. Tu vois le truc ? Cela ne donne pas envie de recevoir des mandats trop élevés sur ce compte. Je suis sûr que beaucoup de gars font attention à ça, surtout ceux qui ne reçoivent pas beaucoup d'argent.

J'ai aussi eu le droit à un kit de correspondance et un kit hygiène. C'est vrai que vu les circonstances, je n'ai rien pu emmener. J'ai aussi le droit à un appel gratuit à la personne de mon choix. Je pense que je vais en profiter, ce sera toujours ça, au moins pour leur dire que je vais bien. Si je n'avais pas eu d'argent, ils auraient pu aussi me donner une aide financière de 20 à 30 euros selon les établissements pour que je puisse cantiner. 

- Jérémy, tu es avec nous ou bien ?

- … Mais oui, c'est juste que pour le moment, je suis coincé sur la case prison.

- Hi, hi, hi ! Je sais, c'est pénible, mais tu vas en sortir.

Depuis les règles pénitentiaires européennes (RPE), certains établissements sont labellisés parce qu'ils respectent ce qu'ils appellent le cursus arrivant. Cela joue aussi sur les conditions de détention puisqu'un quartier est dédié à tous ceux qui viennent d'être incarcérés. Je suppose que ça doit être mieux que ce qu'il y avait avant. Durant la 1ère semaine, je rencontre le chef d'établissement, le gradé de détention, le travailleur social du SPIP (service pénitentiaire d'insertion et de probation),  le médecin de l'US (anciennement UCSA : unité consultatoire de soins ambulatoires et à présent, unité sanitaire). C'est un peu rébarbatif : je dois me présenter, parler de moi, de ce qui m'a amené ici. Je crois qu'ils essaient de savoir qui je suis pour voir comment je vais me comporter, ce que je vais faire. Je comprends que ce sera avec le SPIP que je préparerai ma sortie. A peine arrivé, j'y pense déjà ! D'ailleurs, je pourrais déjà prétendre à un aménagement de peine vu que j'ai été condamné à une peine de moins de 2 ans et que je suis primaire. Je vais faire tout ce qu'il faut pour :  aller en cours, faire des demandes de travail, indemniser la victime. Je ne veux pas rester moisir ici, non, je ne veux pas ! 10 mois, c'est court, mais si long lorsque l'on est privé de sa liberté.

- Hey, Jérémy, tu viens de faire un double !

- Ah, enfin ! 

- Il était temps.

- Ouais, c'est vrai, ça commençait à être long.

- Tu vas enfin pouvoir reprendre le jeu avec nous. Tu sors Jérémy, tu entends, tu sors !

- Ouais...

Dans ma tête, je crois que je suis toujours en prison. Une partie de moi est restée là-bas, une partie de moi est restée bloquée sur cette arrivée en détention, où j'ai compris ce que voulait dire « perdre sa liberté ».

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Published by tinotinoblog - dans Justice - Prison
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