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3 août 2012 5 03 /08 /août /2012 10:40

Nota : J'ai écrit ce texte alors que je servais encore dans la grande bleue. Je l'ai un peu repris avant de vous en faire profiter.

 

Il arrive souvent que les avocats nous fassent partager leur malaise quand il se trouvent confrontés à des désastres humains. Normal, vous me direz, ils sont avocats, et lorsqu'ils sont pénalistes, je crois que leur capacité d'indignation est d'autant plus élevée. En ce qui me concerne, j'étais gendarme. Tout devrait donc nous opposer. Pourtant, d'un point de vue humain, c'est semble-t-il moins évident...

 

Quand la justice passe, même si elle se justifie et qu'elle doit, de toute façon, faire son oeuvre, elle ne peut laisser de marbre que l'on soit autorité poursuivante, défenseur, juge ou tout bonnement spectateur. Peut-être ne sommes-nous pas tous si différents ?! Car, dans l'arène judiciaire, même si les joutes sanguinaires ont cédé la place aux joutes verbales, l'aspect dramatique n'en a pas pour autant perdu en intensité. Nous ne sommes résolument, outre nos fonctions respectives, que des êtres humains, faits de chair et d'os, avec une âme, une conscience (belles ou peut-être moins, peu importe, nous les avons...même si pour certains il faut parfois gratter plusieurs couches avant d'en entrevoir la lueur. L'épaisseur humaine dit-on...), et ce sont des vies humaines qui peuvent basculer de manière instantanée, sous nos yeux. 

 

Et toujours, cette étrange sensation oscillant entre le sentiment du devoir accompli par la résolution d'une affaire complexe, la satisfaction d'avoir fait le maximum pour les victimes concernées, et cette sorte d'empathie pour ce prévenu, que l'on conduit devant ses juges, et avec qui l'on vient de passer les 24 dernières heures (ce qui peut être, j'avoue, gavant, pour celui qui vit cette expérience...), me mine. Celui-là même, qui a mis en branle notre flair et notre mordant d'enquêteur (certains « djeuns » nous appellent les chiens, c'est fou ce que cela peut tout à fait convenir, quand cela n'est pas utilisé à titre d'insulte), et qui nous a poussé chaque jour à rassembler le maximum d'éléments, et à poursuivre nos investigations, avec, en prime, l'espoir de pouvoir le confondre, devient de fait moins inconnu, moins distant, un peu plus proche peut-être. 

 

Difficile de l'expliquer, ce sentiment de proximité (un peu d'ailleurs comme celui d'insécurité dont nos chers gouvernants faisaient état à une époque et qu'ils avaient tant de mal à définir....) quand 24 heures ne représentent qu'une goutte d'eau dans le long fleuve de l'existence d'une personne. C'est aussi cela la garde à vue, outre les aspects les plus contraignants qui font la une de l'actualité dès que l'occasion s'y prête : une entrée dans la vie de parfaits inconnus, pour qui nous sommes de parfaits inconnus également, avec un semblant de relation qui se tisse à la fois haineuse, confiante, méfiante, défiante, cordiale ou un peu tout à la fois en même temps.... Ne la cantonner qu'à son aspect le plus rigide serait occulter que nous aussi sommes humains, au même titre que la personne qui se retrouve face à nous. 

 

Cela faisait quelques années que des incendies volontaires étaient commis sur notre circonscription. Et je peux vous le dire, s'il y a bien un fait (même si, après réflexion, ce n'est pas le seul, malheureusement) pour lequel il est difficile d'obtenir des éléments de preuve matériels, c'est bien celui-là : relever des empreintes, rechercher de l'ADN, trouver THE indice (comme la micro-trace de sang qui se situe sur le micro-brin de cheveu qui se trouve caché sous le tapis sur la scène de crime, forcément, c'est toujours ainsi).....C'est bien beau de s'imaginer en Gil Grissom et son équipe à même de résoudre toutes les affaires qui leur sont confiées mais le monde réel en est tout autre. On peut bien sûr trouver trace de produits accélérants, localiser le foyer, recueillir des témoignages de personnes pouvant orienter nos investigations, mais au milieu de tas de cendres parfois transformés en boue ou mélasse suite à l'intervention souvent très arrosée des sapeurs-pompiers, il est ardu de trouver quelque chose d'intéressant même en en furetant comme la plus petite des souris (ou hamster..). Même nourri au Pedigree Pal (sans publicité aucune), un enquêteur peine parfois à user de ses génialissimes qualités olfactives qui permettent de l'aiguiller sur une piste. 

 

Pour l'histoire qui nous concerne, c'est un ensemble de témoignages, de recoupements d'informations, et d'investigations qui nous a permis de mettre un terme à cette vague d'incendies qui déferlaient au gré des pulsions de..... allez, appelons-le Mathieu. Ce dernier était sapeur-pompier volontaire. Je dis « étais » car au jour d'aujourd'hui, il ne l'est plus. Je le connaissais, et le rencontrais de temps à autre sur intervention où nos services étaient conjointement engagés. Malgré les soupçons le concernant, nous ne pouvions que jouer la carte de la discrétion n'étant pas dans la possibilité de « l'accrocher » formellement (à moins de vouloir ouvrir une porte béante à ces vils avocats sans scrupule, qui ne pensent qu'à s'engraisser sur le dos de leurs clients. L'on dit même qu'ils sont enrobés... ) Mais la roue tourne, et ce qui devait arriver, arriva. Mathieu fit des erreurs qui nous mirent en position de pouvoir procéder à son arrestation. Quelle aubaine pour nous enquêteurs ! Dès lors, il ne restait plus qu'à l'interpeller, lui et son complice que j'appellerais David.

 

Mathieu ne s'attendait pas à cette visite matinale, et encore moins du motif de celle-ci. Lorsqu'il nous ouvrit la porte, il se réveillait. Il y a des réveils-matins dont on se passerait bien, surtout en ces circonstances. Avec le collègue, nous lui notifions son placement en garde à vue pour destruction du bien d'autrui par l'effet d'un incendie de nature à causer un danger pour les personnes (ce qui est un délit, alors qu'une qualification criminelle aurait bien pu être retenue pour ces faits) avec les droits  afférents à cette mesure (droit de s'entretenir avec un avocat, de faire prévenir un membre de sa famille, et de se faire visiter par un médecin). Je le sens subitement stressé, perturbé par notre venue. Son amie ne comprend pas, elle non plus, la raison de notre présence. On nous assimile souvent à des oiseaux de mauvaise augure, ce n'est pas faux ! Après quelques discussions, nous entamons la perquisition, qui est plutôt un acte intrusif dans l'intimité des gens, c'est certain. On voit de ces choses parfois même... Au cours de celle-ci, j'observe Mathieu. Il a la tremblotte, ne semble pas serein mais ne dis rien de particulier pour le moment quant aux faits qui lui sont reprochés. D'un côté, je me dis qu'il est difficile de se sentir à l'aise quand deux gendarmes se présentent à son domicile pour ces motifs ; d'un autre côté, je ne peux immanquablement penser qu'il ne se sent pas tranquille et qu'il cache quelque chose. Nous verrons bien par la suite. Nous ne trouvons rien d'intéressant et après quelques mots échangés avec son amie, nous prenons la route vers la brigade accompagnés de Mathieu.

 

Les choses sérieuses commencent. Nous commençons tout d'abord par le questionner sur sa situation personnelle, familiale, et professionnelle, sorte de curriculum vitae en fait. C'est toujours mieux de savoir à qui on a affaire et ça permet de détendre l'atmosphère, d'établir le contact. Dans le même temps, j'apprends que son complice a lui aussi été interpellé et qu'il est en phase d'être conduit à l'unité. J'adore quand un plan se déroule sans accroc (toute ressemblance avec une expression célèbre contenue dans une vieille série télévisée serait bien sûr fortuite...) J'offre un café à Mathieu. C'est le matin, il est tôt, et puisque nous sommes à en prendre un, autant le lui proposer. Il commence à se détendre. L'audition démarre sans anicroche, si ce n'est qu'il se conforte dans ses dénégations. 

 

Comment le lui reprocher, c'est souvent ce qu'il se passe dans ces conditions. Je ne sais comment l'expliquer, comme si l'être humain pris en faute se devait dans un premier temps de la dissimuler : réaction de défense somme toute naturelle ! C'est sans nul doute un moyen de se protéger : mentir aux autres, c'est aussi se mentir à soi-même, et ainsi oublier ses faiblesses. Enfin, tout dépend car il y a des personnes qui, clairement, mentent pour échapper à leurs responsabilités et ceci sans aucun scrupule. Mais revenons-en à lui... J'avais préparé tout mon attirail de tortionnaire : les menottes, l'annuaire afin de lui faire cesser son numéro d'innocent (ben oui, un gardé à vue est forcément coupable non? Euh, je m'égare un peu là, je crois), le regard dur et vide, la matraque, et tout et tout mais bizarrement je n'en ai eu aucune utilité. Les mots sont des armes efficaces quand ils sont employés à bon escient (même s'il arrive qu'ils coûtent chers) et ce fût, ici, le cas. 

 

Mathieu se tortille sur sa chaise. Je le sens de plus en plus gêné à mesure que les heures s'égrènent. Il a de plus en plus de mal à s'expliquer face à nos questions, se contredisant, changeant de version ou n'y trouvant tout simplement pas de réponse. Très vite, il découvre lui-même ses propres limites à fuir la réalité. Et puis, au bout d'un certain temps, ses yeux commencent à  s'humidifier. Une larme coule le long de sa joue, suivie par d'autres jusqu'à ne plus être à même de maîtriser leur flot. C'est l'explosion ! Il craque. Je sais bien que l'un des principaux arguments décriant la mesure de garde à vue est qu'elle met les gens en situation de fragilité psychologique, ceux-ci se retrouvant seuls, sous pression, face à des enquêteurs prêts à tout pour obtenir un coupable – la vérité, mais c'est aussi quelque part, la confrontation avec ses actes qui rend la chose difficile moralement, quand la personne a commis les faits qui lui sont reprochés bien sûr. Sinon, c'est une autre histoire... Nous suspendons l'audition afin de lui laisser le temps de retrouver ses esprits. Avoir un paquet de Kleenex sur son bureau dans ce contexte est nécessaire. J'en ai toujours car son usage est universel. Le même paquet de Kleenex peut tout à la fois servir pour une victime et servir pour un mis en cause, et pourquoi pas, pour le mis en cause des faits dont la victime s'est plainte. C'est fou cette symbolique que peut avoir un simple paquet de Kleenex lorsque l'on creuse !  

 

Il est mal, se sent pris en défaut. Il explique souffrir de ses propres agissements qui lui viennent par pulsions incontrôlables (prétexte tellement facile diront certains). Il nous fait part de la mort d'un de ses collègues pompiers mort au feu il y a quelques années, événement qui l'a marqué au fer rouge. Nous l'écoutons attentivement, le laissant s'exprimer librement, sans autre formalité. Il sera temps d'acter par la suite. Il ne s'arrête plus, pleure comme s'il se délivrait d'un poids si lourd à porter. Il partage son mal-être avec nous, en ayant conscience qu'il a nui, qu'il a provoqué le mal. Il regrette. Jusqu'alors, il n'avait jamais parlé de cette chose qui le ronge et qu'il a du mal à expliquer. Qui a dit qu'il était impossible d'avoir de l'empathie pour un délinquant (au sens qu'il s'agit d'une personne ayant commis des délits)? Je ne sais pas, mais c'est en tout cas loin d'avoir été le cas pour moi à cet instant. Nous décidons donc, au vu de son état, de le faire visiter par un médecin avant de reprendre son audition. 

 

Intérieurement, je me questionne sur le rapprochement entre la mort au feu de son collègue et le fait d'allumer des incendies. Je ne comprends pas. Comment cela a pu entraîner chez lui de telles dérives? N'aurait-il pas dû, au contraire, développer un autre comportement à l'égard du feu ? D'où lui viennent cette fascination et cette forme de soulagement qu'il dit ressentir lorsqu'il se retrouve confronté aux flammes ? N'a t-il pas plutôt agi dans le but de percevoir des vacations ? Mes pensées s'emmêlent... Je pense aux victimes, qui, pour certaines, ont perdu beaucoup dans ces incendies, même s'il n'y a pas eu de dommages corporels. Eh bien, il n'en a pas fini avec les indemnisations car cela se chiffre à des centaines de milliers d'euros. Il n'a que 20 ans... 

 

Le médecin est venu. Il n'a pas émis d'observations particulières. Avec le collègue, nous allons pouvoir reprendre. 

 

Aussi étrangement que cela puisse paraître, Mathieu se sent plus détendu qu'en début de matinée. Ses révélations semblent lui avoir fait du bien même s'il commence à s'interroger sur la suite judiciaire qui sera donnée à son affaire. Huit incendies ayant entraîné de nombreux dommages, sur une période de deux ans, ce n'est pas rien ! Néanmoins, il se livre quand même en totalité. Il s'explique sur les circonstances, sa manière d'opérer ; corrobore certaines choses que nous savions déjà et surtout confirme les propos de son complice qui se trouve dans un autre bureau. Il n'agissait pas toujours seul en effet. Nous voici à présent avec une enquête ficelée ! Cela nous a quand même pris 28 heures complètes (24h prolongé d'un nouveau délai de 24h par le parquet), partagées entre les temps de repos, d'audition, de repas. L'heure est enfin venue de contacter le magistrat du parquet, lequel était régulièrement informé du déroulement des mesures de garde à vue, afin de l'informer du résultat et de recueillir ses directives quant à l'orientation pénale qu'il souhaite donner.

 

Nos deux gars ne sont pas connus de la justice. Les faits sont quand même graves. Nous sommes en flagrance pour le dernier fait, après obtention d'une prolongation du délai d'icelle (lisez des juristes, et à force, leur langage vous contamine) par le Procureur de la République, deux jours avant leur interpellation. 

 

Défèrement devant le Proc, et comparution immédiate ! J'en étais sûre. J'aurais dû parier, j'aurais gagné ! Je sais que cette réflexion peut paraître indélicate car il ne s'agit pas d'un jeu, mais de la vraie vie, mais bon... Il faut bien parfois savoir se détacher de la gravité d'une situation. Ne reste plus qu'à en aviser la famille de Mathieu et David, leurs avocats respectifs, commis d'office pour David, et les victimes qui, si elles le veulent, peuvent se présenter à l'audience de comparution immédiate. La course contre la montre commence. Nous avons rendez-vous à 13h00 au tribunal de grande instance situé à environ 50 kilomètres et il faut : mettre en forme la procédure, tout relire pour s'assurer qu'il n'y ait pas de vice qui traîne, contacter les victimes afin de leur notifier la convocation, manger, faire manger Mathieu et David, faire le trajet.... Il est 11 heures. On s'organise, on se répartit les tâches et finalement nous quittons la brigade vers 12h30. Ca risque d'être tendu pour être à l'heure, mais bon, en empruntant l'autoroute et en usant des avertisseurs sonores et lumineux, cela devrait aller.

 

Au tribunal, le Procureur nous attend. Dès notre arrivée, il s'entretient avec le directeur d'enquête et prend possession de l'ensemble des pièces de la procédure. Le temps qu'il la consulte, nous patientons dans le couloir. L'angoisse commence à se lire sur le visage de Mathieu et David. Ces dernières heures se sont enchaînées à une telle vitesse. Dire que la veille au matin, ils étaient encore tranquillement chez eux ! Ils ne s'attendaient certainement pas à se retrouver aujourd'hui dans un tribunal, à quelques heures d'un jugement qui allait modifier le cours de leur existence. La justice fait peur, et ce à plus d'un titre, tant son action peut réellement tout chambouler. On est loin d'être dans une fête foraine, au stand du chamboule-tout mais le résultat peut y ressembler. 

 

C'est le moment. Nous entrons dans son bureau avec Mathieu. David, quant à lui, est parti accompagné d'autres collègues, voir la conseillère d'insertion et de probation (CIP), formalité obligatoire avant tout jugement en comparution immédiate. Mathieu s'asseoit sur la chaise face au Procureur. Je me place derrière lui avec mon camarade, et lui retire les menottes (car lors de déplacements, il est utile d'en faire usage pour des raisons de sécurité). Il est stressé et se met à pleurer. Le magistrat vérifie son état-civil, recueille ses observations et lui indique qu'il envisage la comparution immédiate, ce à quoi Mathieu ne fait pas obstacle. L'entretien est bref. A l'issue, nous emmenons Mathieu auprès de la CIP afin qu'à son tour, sa situation personnelle soit examinée. L'analyse établie par ce fonctionnaire de l'administration pénitentiaire sert d'aide aux magistrats appelés à juger, notamment en ce qui concerne le choix de la peine.

 

Puis .....vient l'attente ! Car, entre le moment où ces formalités sont accomplies et le moment où l'audience débute, il peut se passer quelques heures, longues, longues.... tout dépend des juridictions. Si le temps est long pour nous, il l'est d'autant plus pour David et Mathieu qui se demandent à quelle sauce ils vont être mangés. Maître Maux (aucun rapport avec Mô mais le jeu de mots était tentant), avocat de Mathieu vient à notre rencontre pour s'entretenir avec lui. Cela se passe dans le couloir. Il y a mieux en matière de confidentialité c'est évident mais semble t-il, il n' y avait pas possibilité de se rendre ailleurs. Et puis, l'audience ne devait pas tarder à commencer (et une heure après, elle devait toujours commencer). Pas de nouvelles de celui de son comparse ! Peut-être est-ce là l'explication de ce retard, si l'avocat commis d'office n'a pu être contacté ou est déjà occupé... Bref, si cela avait duré plus longtemps, je pense bien que j'aurais fini par prendre racine. Ca aurait pu faire un joli pot de fleurs mais bon je refuse,  non vraiment, je risquerais de fâner à force de rester en statique.

 

Durant ces instants de trêve judiciaire, ils s'en passent souvent des choses, notamment d'un point de vue relationnel.

 

J'en profite pour discuter avec nos deux prévenus et avec Maître Maux, et commence à m'interroger sur l'absence de l'avocat commis d'office. On discute, on déconne, on fait des pronostics, on explique, on essaie de rassurer (même si l'on sait que de toute façon, la sanction risque d'être à la hauteur de la multiciplité des faits, de la gravité de ceux-ci, ainsi que du montant du préjudice). Ca a été l'occasion pour moi de discuter avec Maux, des maux de la justice pénale telle qu'elle est aujourd'hui. En me rendant avec lui à l'extérieur du tribunal afin de fumer une cigarette, je croise quelques victimes des faits commis par Mathieu et David. Elles sont satisfaites de les voir comparaître devant la justice et nous remercient, mes collègues et moi. C'est toujours agréable d'entendre ces termes même si je n'attends guère cela. La flamme qui m'anime trouve son origine ailleurs que dans ce genre de considérations. Mais cela fait toujours plaisir ! Elles ne sont pas haineuses ces victimes, mais attendent des explications, et réclament à être indemnisées, ce qui est compréhensible. 

 

Soudain, les agents de sécurité nous font signe. L'audience va commencer (déjà entendu mais bon, là, c'est vraiment le cas). Je m'inquiète car David ne s'est toujours pas entretenu avec son avocat. 

 

La sonnerie retentit, le tribunal fait son entrée dans la salle. Quand, arrive en trombe, une femme portant une robe noire d'avocat. L'avocat commis d'office ! Celle-ci est un peu remontée car elle vient tout juste d'être désignée pour organiser la défense de David. Elle n'est au courant de rien, et n'a pas pu le rencontrer. Avec l'accord du Président, et c'est d'ailleurs une obligation qu'un client puisse avoir vu son avocat avant d'être jugé, elle quitte la salle par le côté, suivie de David et deux gendarmes. Quelques temps plus tard, ils reviennent. L'audience peut, cette fois, s'ouvrir. Le Président lit les préventions et s'assure de l'état-civil des deux prévenus et prend acte des diverses constitutions de partie civile.

 

Ils sont assis tous les deux côte à côte sur leur banc, ces fameux bancs en bois si durs qu'il n'est nullement agréable d'y rester assis des heures durant. Je serais tentée de dire que ça fait mal au c*l, tout comme la plupart des condamnations qui sont prononcées ici, surtout pour ceux à qui elles s'appliquent. Ils sont là, intimidés par les lieux, par l'environnement, par le tribunal, par ce qui est en train de se jouer, un drame sur lequel eux, acteurs de celui-ci, n'ont plus aucune emprise. Ils répondent tour à tour aux questions du Président, qui en vient aux mêmes interrogations que moi quant aux motivations de Mathieu, tiens. Le lien est difficile à faire il est vrai entre le décès de son collègue et l'envie irrésistible de brûler et sentir la chaleur des flammes. De mémoire, ce dernier s'est retrouvé de garde à sa place parce qu'il s'était fait remplacer. Il explique ses problèmes en rapport avec le feu et fait part de son intention de se faire soigner. Il exprime ses regrets et s'excuse auprès des victimes. A la fin, il est en larmes. 

 

David, quant à lui, reste assez impassible. Il explique avoir agi sur commande de son ami, ce qui n'est pas forcément avéré. Il n'a aucun mot pour les parties civiles. Je me dis qu'il aurait au moins pu avoir cette délicatesse là mais bon, peut-être que cela ne lui paraît pas évident. Sa personnalité est résolument très différente de celle de Mathieu. Je n'ai l'ai pas côtoyé au cours de la garde à vue donc il m'est beaucoup moins connu.

 

Avec un collègue, on commence à essayer de deviner ce que seront les réquisitions du parquet. Exercice plutôt difficile ! Je table sur trois ans dont deux avec sursis avec obligations de soins et possibilité d'aménagement de peine, et mon collègue, sur deux ans ferme. On verra si la suite nous donne raison.

 

Les interrogatoires terminés, les avocats des parties civiles prennent chacun la parole pour leur plaidoirie. Ils demandent une application ferme de la loi compte tenu de la nature des faits, qui aurait pu recevoir qualification criminelle. Ils s'appuient successivement sur les préjudices distincts qui, cumulés, risquent d'atteindre les quelques centaines de milliers d'euros. Ils font ressortir les désagréments occasionnés pour leurs clients, et les risques qu'ils auraient pu courir. Je me souviens alors de ce que l'un d'eux m'avait dit plus tôt : un peu de prison ne leur fera pas de mal. J'ai beau penser aux victimes, et souhaiter que justice leur soit rendue (je travaille en ce sens, en quelque sorte), j'ai du mal à partager cette idée, tant il existe d'alternatives à l'incarcération qui permettent souvent mieux de s'amender, et d'effectuer un travail constructif sur soi. Quel est finalement l'intérêt pour la société de désinsérer un individu qui est pourtant inséré, ce qui était le cas au moins pour Mathieu? Cette question, je me la suis posée, et la réponse était pour moi : Non. Je préfère un jeune homme bénéficiant d'un suivi extérieur, qui travaille et qui indemnise ses victimes, plutôt qu'un autre qui végète en prison au contact de personnalités bien plus dures. Enfin, ceci n'est que mon avis....

 

C'est au tour du Procureur de requérir. Ce dernier rappelle que ces faits auraient pu faire l'objet d'une comparution devant la Cour d'Assises, avec la lourdeur des peines qui en découlent. Il s'agit de faits sérieux ayant gravement troublé l'ordre public et ayant occasionné de lourdes conséquences matérielles. Il rappelle que le maximum prévu par la loi pour des destructions ou dégradations de biens d'autrui par l'effet d'un incendie ou tout autre moyen de nature à créer un danger pour les personnes est de 10 ans d'emprisonnement et 150 000 € d'amende (Vin Diou !!! Je ne pensais pas la peine maximale si lourde). Il revient sur les motivations de David et Mathieu, en mettant en exergue la notion de plaisir qu'ils auraient pu ressentir face aux flammes. Il requiert la même peine pour les deux : 30 mois d'emprisonnement dont 20 avec sursis  avec obligations de soins et de travail, et d'indemnisation. Je n'étais pas si loin que ça en fait, même plus sévère que lui. Je me retourne vers David et Mathieu, ils sont blêmes. Ils ne comprennent pas trop ce que cela signifie à vrai dire, on le voit bien. Leurs avocats les rassurent discrètement.


 

Maître Maux et sa consoeur plaident enfin pour défendre leurs clients. L'enjeu pour eux est d'éviter le mandat de dépôt et une peine trop lourde. Ils le feront très bien (enfin pour ce que ma petite personne peut en juger, n'étant pas du métier). David et Mathieu n'y ajoutent rien, si ce n'est des regrets et des excuses, de nouveau exprimés par Mathieu. M. le Président clôt alors les débats afin que le tribunal se retire pour délibérer, nous laissant à nouveau dans l'attente (c'est que nous sommes particulièrement entraînés, alors il serait dommage de s'en priver). 

 

Dans la salle d'audience, c'est le calme. 

 

Je profite d'ailleurs de ce moment d'accalmie pour aller prendre l'air. Je rencontre les familles des prévenus qui m'expriment leurs inquiétudes, les victimes qui sont quelque peu rassurées d'avoir vu les personnes qui leur ont nui et surtout par le fait qu'il ne s'agit pas de personnes qui leur en voulaient personnellement, ou les avocats. Les familles des prévenus discutent avec les victimes, se disant désolées des agissements de leurs proches. Tout le monde commente les réquisitions du Procureur, l'attitude de David et Mathieu, leurs explications... 

 

Le rideau va bientôt se lever, sous peu.

 

Et eux, les principaux concernés, où sont-ils? Toujours sur leurs bancs avec l'espoir en tête de conserver leur liberté, ce bien qui nous est si cher ! Ils essaient de sourire, de se détendre mais le coeur n'y est pas vraiment. Leurs proches viennent à leur rencontre. La tension est palpable. Les larmes sont visibles par moment sur leurs visages, peut-être sont-ils déjà à penser à une éventuelle incarcération... Le temps s'est comme arrêté dans ce tribunal. Il y a comme un flottement dans l'air, un peu comme le calme avant la tempête. 

 

Drinnnnnnnnnnnng ! Cette sonnerie résonne comme un coup de tonnerre. 

 

Le tribunal, veuillez vous levez !

 

David et Mathieu retiennent leur souffle. Ils vont savoir... 

 

Le tribunal, après en avoir délibéré, vous déclare coupable des faits qui vous sont reprochés et vous condamne à la peine de 36 mois d'emprisonnement, dont 21 avec sursis, et placement sous mandat de dépôt. L'audience sur les intérêts civils est renvoyée à une date ultérieure après chiffrement précis des montants des préjudices. 

 

Sur le banc des prévenus, c'est la consternation. Mathieu et David viennent de se faire expliquer par leurs avocats ce que cela signifient réellement et ils réalisent que ce soir, ils dormiront en prison. Si David ne se montre pas trop perturbé par ce verdict, il en est tout autrement pour Mathieu qui se met de nouveau à pleurer. Derrière lui, dans la salle, son père, lui aussi, est en larmes. La soeur de David, pleure elle aussi. Ca me crève le coeur ! Et pourtant, je vais devoir appliquer cette décision de justice, en conduisant l'un et l'autre à la maison d'arrêt au sein de laquelle ils seront incarcérés. Je ne peux m'empêcher d'y être sensible malgré tout, même s'il fallait qu'ils soient condamnés pour leurs actes de toute façon car on ne peut agir de la sorte en toute impunité. Mais bon quand même... Sous mon uniforme, se trouve mon humanité, et je ne peux pas la renier quoiqu'il arrive. 

 

Nous nous avançons près du Président avec nos deux futurs détenus. A l'issue des formalités de paperasserie, celui-ci nous remet la fameuse fiche qui a été précédemment remplie concernant la prévention des suicides et la détection des cas des personnes susceptibles de pouvoir attenter à leurs jours. Sur celle de Mathieu, la case « risque suicidaire » (enfin, je ne sais plus trop si c'est formulé comme tel) est cochée.  Après quelques étreintes avec leurs proches, les voici en route vers ce qu'on pourrait appeler leur nouvelle demeure, façon de parler.

 

L'ambiance est pesante dans le véhicule qui nous amène à la maison d'arrêt. Mathieu repense à ces dernières heures passées en garde à vue et réalise doucement que dans quelques temps, il sera en détention, avec les méchants, comme les enfants les appellent. Il s'abreuve des paysages qui défilent sous ses yeux en se disant que dès ce soir, il n'en profitera plus. Il nous remercie pour la manière dont il a été traité tout au long de son « séjour » avec nous. Je le regarde, quelque peu émue, en essayant de trouver les bons mots. Je lui dis de s'accrocher, de s'investir dans une activité en détention, de ne pas se laisser entraîner, et que rien n'est fini. Au contraire, tout est à commencer ! Il m'écoute, me remercie, et me dit qu'il fera tout pour s'en sortir, se soigner. C'est terminé pour lui. Il pense déjà à la manière dont il va s'organiser pour indemniser les victimes. Je le sens stressé, normal, comment peut-il en être autrement.

 

L'arrivée à la maison d'arrêt est une découverte pour lui. Cet univers qu'il ne connaît pas, il va devoir y vivre au moins pour quelques mois. Compte-tenu de la possibilité d'aménagements de peine pour les peines ou reliquats de peines égaux ou inférieurs à un an (deux aujourd'hui), il en a au moins pour trois mois minimum, s'il se tient bien.

 

L'univers carcéral est vraiment quelque chose de particulier : ces grandes portes, ces bâtiments gris (mais pourquoi cette couleur franchement), ces barreaux, ces cris de détenus communiquant entre eux par les fenêtres, ces portes barreaudées, ces bruits de clés. 

 

Nous remettons la fiche au personnel pénitentiaire et laissons Mathieu, et David qui avait été emmenés par une autre équipe, là. Nous leur disons au-revoir et quitttons les lieux. 

 

Un dernier regard en arrière avant de partir, j'aperçois Mathieu en cellule d'attente, avant de passer à la fouille. Son regard a perdu de sa lumière et c'est un torrent de larmes qui se déverse sur ses joues, comme si elles provenaient d'un puits sans fond dont la source est intarissable.

 

Finalement, moi, non plus, je ne peux pas avec le mandat de dépôt, tout au moins humainement. C'est une forme de violence que de retirer instamment la liberté d'une personne, sans autre préparation. C'est d'ailleurs pour cette raison que les diverses privations de liberté sont très encadrées par les lois. D'un autre côté, une peine appliquée au plus vite permet d'en accroître le sens et laisse l'opportunité au condamné d'envisager et préparer l'avenir de manière plus certaine. Et que dire des victimes, qui elles, attendent souvent leurs procès afin de pouvoir tourner la page. Que penser ?

 

On peut exercer des professions à vocation bien différente, ne pas se prénommer Mô, et souffrir malgré tout des mêmes maux. Mais là, je crois que l'on parle d'Humain et non de profession. Et c'est certainement là que se trouve l'essentiel. La vie ressemble parfois à une sorte de pièce de théâtre où chacun joue un rôle. On endosse un costume noir, bleu, rouge, vert, orange ou jaune. On embrasse des principes et des convictions, des règles d'exécution. Mais sans lui, que reste t-il ? Un Homme dans son plus simple appareil (le nu de Mô, homme avec un petit « h » bien qu'il se dit qu'il est très grand, a d'ailleurs fait sensation en ces lieux :D .....). 

 

Nous ne sommes résolument que des Hommes, avec toutes les faiblesses, les qualités, les vices que cela comporte. 

 

Addendum : Quelques temps après l'incarcération de Mathieu, nous avons reçu une lettre de sa part à l'unité, nous remerciant de l'avoir stoppé dans ses exactions d'une part, et d'autre part, de l'avoir bien traité lors de sa GAV. Il est sorti sous bracelet électronique au bout de 3 mois et travaille aujourd'hui en continuant à indemniser ses victimes.

 

1 :  C'est qui nous brûle avec ses récits terribles. A en avoir mal à l'âme parfois...Aussi, je lui rends la pareille...

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Zogo 04/08/2012 12:20


Tant d'humanité est-elle compatible avec un corps de gendarme ? 


La lecture de ce billet renforce celui qui connaît déjà les écrits de notre ex-gendarmette quant à ses qualités de rédactrice (encore un effort sur les corrections et ce sera parfait). Cela
dénote d'une culture incontestable, d'une éducation manifestement bien assumée, mais aussi et surtout d'une ouverture d'esprit que nous lui connaissions déjà. 


Et c'est là que le bât blesse. Car qui connaît un peu de près la gendarmerie sait O combien il est rare d'y croiser ces qualités dans la base du corps, composé quasi exclusivement de
personnalités qui ont été adaptées à une uniformisation des pensées et des actions, certainement nécessaires à l'exercice des fonctions, mais peu propices au développement personnel. Et, a
l'appui de ma perception, je n'ajouterai que ceci, la reconversion de notre hamster musculeuse ne confirme-t-elle pas mon point de vue ?


C'est donc avec une admiration sans borne que je conseille la lecture de ce blog. Bravo pour avoir su rester humaine, et qu'on ne vienne pas me gonfler avec des arguments sexistes, ni plus ni
moins que l'intelligence, la connerie est universelle et donc asexuée.


 


Zogo

Titetinotino 14/08/2012 11:28



Merci pour les éloges, je n'en demande pas tant. (oui, je suis modeste)


Pour répondre à votre, ou plutôt vos questions, je vous réponds par un NON. Tant d'humanité n'est certainement pas incompatible aec ce métier. Cette qualité m'était d'ailleurs reconnue par ma
hiérarchie qui avait beaucoup d'estime pour mon travail, sans flagornerie aucune. L'unique raison de ma reconversion tient au fait que j'ai raté des épreuves physiques, malgré entraînement,
lesquelles m'auraient permis de poursuivre dans cette voie. Face à la rigueur des textes, mes qualités professionnelles n'ont pas fait le poids....


Il est vrai que la gendarmerie est un corps très encadré, psychorigide diront certains, mais cela ne nuit pas au développement de ses qualités personnelles quelles qu'elles soient. On l'intègre
avec ce que l'on est. On le développe ou pas, on le restreint mais on ne peut pas se transformer complètement pour coller à l'image que donne un métier. C'est ainsi que je pratiquais. Cela m'a
d'ailleurs beaucoup aidé dans certaines affaires car il ne faut pas se leurrer, les gens réagissent beaucoup en fonction du comportement que l'on adopte face à eux.


Dans le futur métier que j'envisage d'effectuer, ces qualités me seront aussi utiles.



VyGER91 03/08/2012 20:54


Merci pour se moment d'émotion !

tinotinoblog 14/08/2012 11:29



De rien fidèle lecteur !



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