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22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 12:47

Certains me disent que vouloir se préoccuper de "voyous, taulards, pourris, monstres, détenus, criminels, ordures" (rayez la ou les mentions inutiles) n'est qu'une pure perte de temps et que je ferais bien mieux d'envisager un tout autre métier au profit des personnes dites "biens". Je note bien leurs remarques mais il faut qu'ils m'expliquent ce qu'est une personne bien. Est-on "bien" parce qu'on ne délinque pas ou au contraire "mauvais" parce qu'on a enfreint la loi ? De prime abord, je connais beaucoup de personnes qui répondraient oui et oui.

 

J'ignorais que tout était si simple, si linéaire dans la vie. Tout ce qui n'est pas noir est blanc, tout ce qui n'est pas blanc est noir. En bref, un monde binaire ! Par essence, la nature humaine est complexe : la raison et l'affect forgent une personnalité, chacun d'eux s'imbriquant l'un dans l'autre avec plus ou moins de force. Aussi, avoir une vision binaire de la société et de ses aléas est réducteur car cela occulte la complexité même de l'être humain. On peut être foncièrement mauvais sans avoir été condamné par la Justice, comme on peut être bon en ayant délinqué parce qu'une fois, l'affect se sera emballé au détriment de la raison. Si l'Homme est doué de raison, il ne faut pas oublier qu'il a une part sentimentale qui peut l'amener à se perdre.

 

Une société juste et équitable, c'est celle qui sait faire face à tous les travers de l'être humain et les prendre en charge. Il n'y a aucun mal, ni honte à vouloir se soucier des personnes placées sous main de justice, bien au contraire. Un détenu ou un condamné n'est pas rayé de la société parce qu'il a fauté. Dans le pire des cas, il est écarté pendant un temps plus ou moins long selon la gravité des faits, mais sachez que la grande majorité ressortira un jour. Aussi, l'enjeu n'est-il pas de faire en sorte que ces personnes, condamnées un jour, ne le soient pas à nouveau en bénéficiant d'un suivi efficace et personnalisé qui leur permette de réintégrer la communauté dans de bonnes conditions ? Il ne faut pas être utopiste non plus. Sur 100% de suivis, il y en a pour qui rien ne fonctionnera, d'autres pour qui il y aura des rechutes, d'autres pour qu'il y aura un nouveau départ. On ne peut pas le prévoir. Sous prétexte de la récidive d'untel, on ne peut pas brimer tous les autres, qui peut-être n'auraient pas franchi ce cap. Cela fait beaucoup de suppositions mais c'est ainsi avec l'être humain. On ne pourra jamais être sûr de tout puisque nous ne sommes pas des machines. Cela me fait bien rire lorsqu'on demande aux magistrats, aux policiers ou gendarmes, ou au personnel pénitentiaire de tout prévoir, anticiper, de manière à ce qu'il ne se passe rien. Le risque zéro n'existe pas, et n'existera jamais. Il faut l'accepter, c'est ainsi. Chercher un responsable à tout ne mène à rien.

 

Au cours de mon expérience de gendarme, j'ai vu beaucoup de choses : des parcours chaotiques, des vies brisées, des personnes en souffrance que ce soit du côté des victimes ou des auteurs, des personnes qui passent à l'acte par colère, d'autres qui ne voient que leur intérêt personnel et financier, des dépressifs, des hommes et femmes souffrant de pathologies mentales, des individus "biens" sous tous rapports (pour reprendre la fameuse expression) qui un jour perdent les pédales, des jeunes cons qui veulent épater les copains ou les copines.... Ces gens-là, ça peut être vous, ça peut être moi, ou vos voisins, ou vos proches. Cela n'arrive pas qu'aux autres. Face aux obstacles, certains sont mieux armés que d'autres, mieux entourés aussi. Avoir été condamné par la Justice ne doit pas être perçu comme une fin en soi, mais comme le commencement d'autre chose.

 

C'est pour toutes ces raisons que je n'ai aucun mal à me projeter dans ce métier tant pour moi il s'agit d'un enjeu important pour une société. On ne reconnaît une véritable civilisation que par la manière dont elle traite ses personnes déviantes. Se préoccuper de leur suivi pendant leur peine et ensuite favoriser leur in-réinsertion est un atout pour l'avenir, certes non-perceptible sur le court terme, mais sur le long terme. De fait, j'ai un engouement certain pour le projet de Christiane TAUBIRA concernant les peines de probation, projet auquel j'adhère pleinement pour autant qu'on donne les moyens de le mener à bien.

 

Je clôturerais ce billet par une citation de Cesare Beccaria  - Des délits et des peines : "L'un des plus grands freins opposés aux délits, c'est non pas la rigueurs des peines, mais l'infaillibilité de celles-ci" . Nous étions en 1764 et déjà, au grand dam de l'UMP encore inexistante à cette époque, il avait compris que ce n'était pas la sévérité d'une peine qui jouait sur le passage à l'acte ou la récidive. Il suffit de regarder au sein des pays où la peine de mort existe toujours (malheureusement) pour en avoir pleinement conscience.

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Published by tinotinoblog - dans Justice - Prison
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lambertine 02/11/2012 11:38


Ca n'arrive qu'aux autres. C'est ce que se disent la plupart des gens. Jusqu'à ce qu'ils se retrouvernt derrière les murs, ou en salle de visites.


La prison rassure. parce qu'elle semble bâtir des murs entre "eux", les méchants, les truands, les malhonnêtes, les bourreaux, les salopards, et nous, les "honnêtes citoyens" et les victimes.
Comme si, au passage, un honnête citoyen ne pouvait être un franc bourreau, et un délinquant une authentique victime... Et comme si un accident de la vie ne pouvait pas transformer un brave type
en "salaud", ou un salaud en honnête (sans guillemets, cette fois) brave type.


Quoi qu'il en soit, un détenu est destiné à sortir un jour. Que des gens travaillent à ce que ce soit dans le meilleur état possible, c'est essentiel pour lui... et pour tout un chacun.

moi-même_myself 22/08/2012 15:22


La preuse chevalière omet de faire remarquer un point que toutes les autorités morales auto-proclamées, par ailleurs souvent délinquantes fiscales, c'est à dire voleuses de l'argent de la nation,
du peuple français) devraient garder en tête.


Tout le monde peut-être pris à partie par une personne, bien sous tous rapports, mais ayant abusé exceptionnellement de la boisson, ne pas réussir à opérer une désescalade verbale et être
contraint de se défendre par la force. Que se passera t-il si l'un des deux protagonistes, au cours de la bagarre, tombe et se fracasse le crâne dans sa chute ?


Ses amis, proches et relations n'auront de cesse de réclamer un châtiment exemplaire pour ce qu'ils considèrent comme un meurtre. Les soutiens du tueur (car c'est ce qu'il sera devenu) ne
pourront envisager que l'hypothèse de la légitime défense et prendront comme une attaque injustifiée toute mise en cause.


Doit-on marquer le survivant au fer rouge d'un faisceau de licteur ?


Personne n'a encore trouvé de gène de l'honnêteté ou de la délinquance. Doit-on renoncer à apprendre l'honnêteté aux enfants dont les parents ne se sont pas acquittés de leur Devoir ?


 


Ne serait-il pas temps de se demander si jouer à la PS3, se battre ou échanger des astuces de criminels aux frais de l'État dans un taudis immonde serait vraiment plus apte à remttre sur le droit
chemin que la reprise des études ou l'exercice d'une profession sous la houlette d'un référent attentionné, quel que soit le cadre, carcéral, semi-liberté, en liberté sous surveillance
électronique ?

tinotinoblog 23/08/2012 10:34



Tu poses les bonnes questions. Les réponses se trouvent dans mon billet même si elles sont écrites au sens plus général. Déraper, cela peut arriver vite comme tu le fais remarquer. Je ne sais ce
qui pousse la plupart des gens à penser que ça ne peut arriver qu'aux autres. Les autres, ces êtres différents qui, bien sûr, ne leur ressemblent pas. Or, si dans la masse de personnes
condamnées, il y a des personnes qui ont un profil bien ancré dans la délinquance, il y en a d'autres qui sont plutôt comme "Monsieur et Madame tout le monde". Ne pas oublier ça, c'est coller au
plus près de la réalité. Le monde des "méchants" et "gentils" n'existe que dans les fictions.


Il est prouvé qu'une sortie de prison avec aménagement de peine favorise la prévention de la récidive plutôt qu'une sortie sèche.



Mussipont 22/08/2012 14:33


Pour le projet de Mme Taubira on verra si c'est une annonce de plus ou bien un vrai projet foncateur (ce que j'espère bien sûr!) en regardant le nombre de postes ouverts au prochain concours de
CIP, n'est ce pas? Parce que ce projet ne pourra fonctionner qu'avec une hausse sensible du nombre de CIP...

tinotinoblog 22/08/2012 14:57



C'est certain. Pour information, cette année, il y avait 79 places en externe, 53 en interne pour 3500 inscrits, mais avec un taux d'absence de 55 %... C'est mieux qu'en 2011 : 17 externes et 11
internes, mais ce n'est pas encore ça, vraiment pas.



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