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3 août 2012 5 03 /08 /août /2012 10:40

Nota : J'ai écrit ce texte alors que je servais encore dans la grande bleue. Je l'ai un peu repris avant de vous en faire profiter.

 

Il arrive souvent que les avocats nous fassent partager leur malaise quand il se trouvent confrontés à des désastres humains. Normal, vous me direz, ils sont avocats, et lorsqu'ils sont pénalistes, je crois que leur capacité d'indignation est d'autant plus élevée. En ce qui me concerne, j'étais gendarme. Tout devrait donc nous opposer. Pourtant, d'un point de vue humain, c'est semble-t-il moins évident...

 

Quand la justice passe, même si elle se justifie et qu'elle doit, de toute façon, faire son oeuvre, elle ne peut laisser de marbre que l'on soit autorité poursuivante, défenseur, juge ou tout bonnement spectateur. Peut-être ne sommes-nous pas tous si différents ?! Car, dans l'arène judiciaire, même si les joutes sanguinaires ont cédé la place aux joutes verbales, l'aspect dramatique n'en a pas pour autant perdu en intensité. Nous ne sommes résolument, outre nos fonctions respectives, que des êtres humains, faits de chair et d'os, avec une âme, une conscience (belles ou peut-être moins, peu importe, nous les avons...même si pour certains il faut parfois gratter plusieurs couches avant d'en entrevoir la lueur. L'épaisseur humaine dit-on...), et ce sont des vies humaines qui peuvent basculer de manière instantanée, sous nos yeux. 

 

Et toujours, cette étrange sensation oscillant entre le sentiment du devoir accompli par la résolution d'une affaire complexe, la satisfaction d'avoir fait le maximum pour les victimes concernées, et cette sorte d'empathie pour ce prévenu, que l'on conduit devant ses juges, et avec qui l'on vient de passer les 24 dernières heures (ce qui peut être, j'avoue, gavant, pour celui qui vit cette expérience...), me mine. Celui-là même, qui a mis en branle notre flair et notre mordant d'enquêteur (certains « djeuns » nous appellent les chiens, c'est fou ce que cela peut tout à fait convenir, quand cela n'est pas utilisé à titre d'insulte), et qui nous a poussé chaque jour à rassembler le maximum d'éléments, et à poursuivre nos investigations, avec, en prime, l'espoir de pouvoir le confondre, devient de fait moins inconnu, moins distant, un peu plus proche peut-être. 

 

Difficile de l'expliquer, ce sentiment de proximité (un peu d'ailleurs comme celui d'insécurité dont nos chers gouvernants faisaient état à une époque et qu'ils avaient tant de mal à définir....) quand 24 heures ne représentent qu'une goutte d'eau dans le long fleuve de l'existence d'une personne. C'est aussi cela la garde à vue, outre les aspects les plus contraignants qui font la une de l'actualité dès que l'occasion s'y prête : une entrée dans la vie de parfaits inconnus, pour qui nous sommes de parfaits inconnus également, avec un semblant de relation qui se tisse à la fois haineuse, confiante, méfiante, défiante, cordiale ou un peu tout à la fois en même temps.... Ne la cantonner qu'à son aspect le plus rigide serait occulter que nous aussi sommes humains, au même titre que la personne qui se retrouve face à nous. 

 

Cela faisait quelques années que des incendies volontaires étaient commis sur notre circonscription. Et je peux vous le dire, s'il y a bien un fait (même si, après réflexion, ce n'est pas le seul, malheureusement) pour lequel il est difficile d'obtenir des éléments de preuve matériels, c'est bien celui-là : relever des empreintes, rechercher de l'ADN, trouver THE indice (comme la micro-trace de sang qui se situe sur le micro-brin de cheveu qui se trouve caché sous le tapis sur la scène de crime, forcément, c'est toujours ainsi).....C'est bien beau de s'imaginer en Gil Grissom et son équipe à même de résoudre toutes les affaires qui leur sont confiées mais le monde réel en est tout autre. On peut bien sûr trouver trace de produits accélérants, localiser le foyer, recueillir des témoignages de personnes pouvant orienter nos investigations, mais au milieu de tas de cendres parfois transformés en boue ou mélasse suite à l'intervention souvent très arrosée des sapeurs-pompiers, il est ardu de trouver quelque chose d'intéressant même en en furetant comme la plus petite des souris (ou hamster..). Même nourri au Pedigree Pal (sans publicité aucune), un enquêteur peine parfois à user de ses génialissimes qualités olfactives qui permettent de l'aiguiller sur une piste. 

 

Pour l'histoire qui nous concerne, c'est un ensemble de témoignages, de recoupements d'informations, et d'investigations qui nous a permis de mettre un terme à cette vague d'incendies qui déferlaient au gré des pulsions de..... allez, appelons-le Mathieu. Ce dernier était sapeur-pompier volontaire. Je dis « étais » car au jour d'aujourd'hui, il ne l'est plus. Je le connaissais, et le rencontrais de temps à autre sur intervention où nos services étaient conjointement engagés. Malgré les soupçons le concernant, nous ne pouvions que jouer la carte de la discrétion n'étant pas dans la possibilité de « l'accrocher » formellement (à moins de vouloir ouvrir une porte béante à ces vils avocats sans scrupule, qui ne pensent qu'à s'engraisser sur le dos de leurs clients. L'on dit même qu'ils sont enrobés... ) Mais la roue tourne, et ce qui devait arriver, arriva. Mathieu fit des erreurs qui nous mirent en position de pouvoir procéder à son arrestation. Quelle aubaine pour nous enquêteurs ! Dès lors, il ne restait plus qu'à l'interpeller, lui et son complice que j'appellerais David.

 

Mathieu ne s'attendait pas à cette visite matinale, et encore moins du motif de celle-ci. Lorsqu'il nous ouvrit la porte, il se réveillait. Il y a des réveils-matins dont on se passerait bien, surtout en ces circonstances. Avec le collègue, nous lui notifions son placement en garde à vue pour destruction du bien d'autrui par l'effet d'un incendie de nature à causer un danger pour les personnes (ce qui est un délit, alors qu'une qualification criminelle aurait bien pu être retenue pour ces faits) avec les droits  afférents à cette mesure (droit de s'entretenir avec un avocat, de faire prévenir un membre de sa famille, et de se faire visiter par un médecin). Je le sens subitement stressé, perturbé par notre venue. Son amie ne comprend pas, elle non plus, la raison de notre présence. On nous assimile souvent à des oiseaux de mauvaise augure, ce n'est pas faux ! Après quelques discussions, nous entamons la perquisition, qui est plutôt un acte intrusif dans l'intimité des gens, c'est certain. On voit de ces choses parfois même... Au cours de celle-ci, j'observe Mathieu. Il a la tremblotte, ne semble pas serein mais ne dis rien de particulier pour le moment quant aux faits qui lui sont reprochés. D'un côté, je me dis qu'il est difficile de se sentir à l'aise quand deux gendarmes se présentent à son domicile pour ces motifs ; d'un autre côté, je ne peux immanquablement penser qu'il ne se sent pas tranquille et qu'il cache quelque chose. Nous verrons bien par la suite. Nous ne trouvons rien d'intéressant et après quelques mots échangés avec son amie, nous prenons la route vers la brigade accompagnés de Mathieu.

 

Les choses sérieuses commencent. Nous commençons tout d'abord par le questionner sur sa situation personnelle, familiale, et professionnelle, sorte de curriculum vitae en fait. C'est toujours mieux de savoir à qui on a affaire et ça permet de détendre l'atmosphère, d'établir le contact. Dans le même temps, j'apprends que son complice a lui aussi été interpellé et qu'il est en phase d'être conduit à l'unité. J'adore quand un plan se déroule sans accroc (toute ressemblance avec une expression célèbre contenue dans une vieille série télévisée serait bien sûr fortuite...) J'offre un café à Mathieu. C'est le matin, il est tôt, et puisque nous sommes à en prendre un, autant le lui proposer. Il commence à se détendre. L'audition démarre sans anicroche, si ce n'est qu'il se conforte dans ses dénégations. 

 

Comment le lui reprocher, c'est souvent ce qu'il se passe dans ces conditions. Je ne sais comment l'expliquer, comme si l'être humain pris en faute se devait dans un premier temps de la dissimuler : réaction de défense somme toute naturelle ! C'est sans nul doute un moyen de se protéger : mentir aux autres, c'est aussi se mentir à soi-même, et ainsi oublier ses faiblesses. Enfin, tout dépend car il y a des personnes qui, clairement, mentent pour échapper à leurs responsabilités et ceci sans aucun scrupule. Mais revenons-en à lui... J'avais préparé tout mon attirail de tortionnaire : les menottes, l'annuaire afin de lui faire cesser son numéro d'innocent (ben oui, un gardé à vue est forcément coupable non? Euh, je m'égare un peu là, je crois), le regard dur et vide, la matraque, et tout et tout mais bizarrement je n'en ai eu aucune utilité. Les mots sont des armes efficaces quand ils sont employés à bon escient (même s'il arrive qu'ils coûtent chers) et ce fût, ici, le cas. 

 

Mathieu se tortille sur sa chaise. Je le sens de plus en plus gêné à mesure que les heures s'égrènent. Il a de plus en plus de mal à s'expliquer face à nos questions, se contredisant, changeant de version ou n'y trouvant tout simplement pas de réponse. Très vite, il découvre lui-même ses propres limites à fuir la réalité. Et puis, au bout d'un certain temps, ses yeux commencent à  s'humidifier. Une larme coule le long de sa joue, suivie par d'autres jusqu'à ne plus être à même de maîtriser leur flot. C'est l'explosion ! Il craque. Je sais bien que l'un des principaux arguments décriant la mesure de garde à vue est qu'elle met les gens en situation de fragilité psychologique, ceux-ci se retrouvant seuls, sous pression, face à des enquêteurs prêts à tout pour obtenir un coupable – la vérité, mais c'est aussi quelque part, la confrontation avec ses actes qui rend la chose difficile moralement, quand la personne a commis les faits qui lui sont reprochés bien sûr. Sinon, c'est une autre histoire... Nous suspendons l'audition afin de lui laisser le temps de retrouver ses esprits. Avoir un paquet de Kleenex sur son bureau dans ce contexte est nécessaire. J'en ai toujours car son usage est universel. Le même paquet de Kleenex peut tout à la fois servir pour une victime et servir pour un mis en cause, et pourquoi pas, pour le mis en cause des faits dont la victime s'est plainte. C'est fou cette symbolique que peut avoir un simple paquet de Kleenex lorsque l'on creuse !  

 

Il est mal, se sent pris en défaut. Il explique souffrir de ses propres agissements qui lui viennent par pulsions incontrôlables (prétexte tellement facile diront certains). Il nous fait part de la mort d'un de ses collègues pompiers mort au feu il y a quelques années, événement qui l'a marqué au fer rouge. Nous l'écoutons attentivement, le laissant s'exprimer librement, sans autre formalité. Il sera temps d'acter par la suite. Il ne s'arrête plus, pleure comme s'il se délivrait d'un poids si lourd à porter. Il partage son mal-être avec nous, en ayant conscience qu'il a nui, qu'il a provoqué le mal. Il regrette. Jusqu'alors, il n'avait jamais parlé de cette chose qui le ronge et qu'il a du mal à expliquer. Qui a dit qu'il était impossible d'avoir de l'empathie pour un délinquant (au sens qu'il s'agit d'une personne ayant commis des délits)? Je ne sais pas, mais c'est en tout cas loin d'avoir été le cas pour moi à cet instant. Nous décidons donc, au vu de son état, de le faire visiter par un médecin avant de reprendre son audition. 

 

Intérieurement, je me questionne sur le rapprochement entre la mort au feu de son collègue et le fait d'allumer des incendies. Je ne comprends pas. Comment cela a pu entraîner chez lui de telles dérives? N'aurait-il pas dû, au contraire, développer un autre comportement à l'égard du feu ? D'où lui viennent cette fascination et cette forme de soulagement qu'il dit ressentir lorsqu'il se retrouve confronté aux flammes ? N'a t-il pas plutôt agi dans le but de percevoir des vacations ? Mes pensées s'emmêlent... Je pense aux victimes, qui, pour certaines, ont perdu beaucoup dans ces incendies, même s'il n'y a pas eu de dommages corporels. Eh bien, il n'en a pas fini avec les indemnisations car cela se chiffre à des centaines de milliers d'euros. Il n'a que 20 ans... 

 

Le médecin est venu. Il n'a pas émis d'observations particulières. Avec le collègue, nous allons pouvoir reprendre. 

 

Aussi étrangement que cela puisse paraître, Mathieu se sent plus détendu qu'en début de matinée. Ses révélations semblent lui avoir fait du bien même s'il commence à s'interroger sur la suite judiciaire qui sera donnée à son affaire. Huit incendies ayant entraîné de nombreux dommages, sur une période de deux ans, ce n'est pas rien ! Néanmoins, il se livre quand même en totalité. Il s'explique sur les circonstances, sa manière d'opérer ; corrobore certaines choses que nous savions déjà et surtout confirme les propos de son complice qui se trouve dans un autre bureau. Il n'agissait pas toujours seul en effet. Nous voici à présent avec une enquête ficelée ! Cela nous a quand même pris 28 heures complètes (24h prolongé d'un nouveau délai de 24h par le parquet), partagées entre les temps de repos, d'audition, de repas. L'heure est enfin venue de contacter le magistrat du parquet, lequel était régulièrement informé du déroulement des mesures de garde à vue, afin de l'informer du résultat et de recueillir ses directives quant à l'orientation pénale qu'il souhaite donner.

 

Nos deux gars ne sont pas connus de la justice. Les faits sont quand même graves. Nous sommes en flagrance pour le dernier fait, après obtention d'une prolongation du délai d'icelle (lisez des juristes, et à force, leur langage vous contamine) par le Procureur de la République, deux jours avant leur interpellation. 

 

Défèrement devant le Proc, et comparution immédiate ! J'en étais sûre. J'aurais dû parier, j'aurais gagné ! Je sais que cette réflexion peut paraître indélicate car il ne s'agit pas d'un jeu, mais de la vraie vie, mais bon... Il faut bien parfois savoir se détacher de la gravité d'une situation. Ne reste plus qu'à en aviser la famille de Mathieu et David, leurs avocats respectifs, commis d'office pour David, et les victimes qui, si elles le veulent, peuvent se présenter à l'audience de comparution immédiate. La course contre la montre commence. Nous avons rendez-vous à 13h00 au tribunal de grande instance situé à environ 50 kilomètres et il faut : mettre en forme la procédure, tout relire pour s'assurer qu'il n'y ait pas de vice qui traîne, contacter les victimes afin de leur notifier la convocation, manger, faire manger Mathieu et David, faire le trajet.... Il est 11 heures. On s'organise, on se répartit les tâches et finalement nous quittons la brigade vers 12h30. Ca risque d'être tendu pour être à l'heure, mais bon, en empruntant l'autoroute et en usant des avertisseurs sonores et lumineux, cela devrait aller.

 

Au tribunal, le Procureur nous attend. Dès notre arrivée, il s'entretient avec le directeur d'enquête et prend possession de l'ensemble des pièces de la procédure. Le temps qu'il la consulte, nous patientons dans le couloir. L'angoisse commence à se lire sur le visage de Mathieu et David. Ces dernières heures se sont enchaînées à une telle vitesse. Dire que la veille au matin, ils étaient encore tranquillement chez eux ! Ils ne s'attendaient certainement pas à se retrouver aujourd'hui dans un tribunal, à quelques heures d'un jugement qui allait modifier le cours de leur existence. La justice fait peur, et ce à plus d'un titre, tant son action peut réellement tout chambouler. On est loin d'être dans une fête foraine, au stand du chamboule-tout mais le résultat peut y ressembler. 

 

C'est le moment. Nous entrons dans son bureau avec Mathieu. David, quant à lui, est parti accompagné d'autres collègues, voir la conseillère d'insertion et de probation (CIP), formalité obligatoire avant tout jugement en comparution immédiate. Mathieu s'asseoit sur la chaise face au Procureur. Je me place derrière lui avec mon camarade, et lui retire les menottes (car lors de déplacements, il est utile d'en faire usage pour des raisons de sécurité). Il est stressé et se met à pleurer. Le magistrat vérifie son état-civil, recueille ses observations et lui indique qu'il envisage la comparution immédiate, ce à quoi Mathieu ne fait pas obstacle. L'entretien est bref. A l'issue, nous emmenons Mathieu auprès de la CIP afin qu'à son tour, sa situation personnelle soit examinée. L'analyse établie par ce fonctionnaire de l'administration pénitentiaire sert d'aide aux magistrats appelés à juger, notamment en ce qui concerne le choix de la peine.

 

Puis .....vient l'attente ! Car, entre le moment où ces formalités sont accomplies et le moment où l'audience débute, il peut se passer quelques heures, longues, longues.... tout dépend des juridictions. Si le temps est long pour nous, il l'est d'autant plus pour David et Mathieu qui se demandent à quelle sauce ils vont être mangés. Maître Maux (aucun rapport avec Mô mais le jeu de mots était tentant), avocat de Mathieu vient à notre rencontre pour s'entretenir avec lui. Cela se passe dans le couloir. Il y a mieux en matière de confidentialité c'est évident mais semble t-il, il n' y avait pas possibilité de se rendre ailleurs. Et puis, l'audience ne devait pas tarder à commencer (et une heure après, elle devait toujours commencer). Pas de nouvelles de celui de son comparse ! Peut-être est-ce là l'explication de ce retard, si l'avocat commis d'office n'a pu être contacté ou est déjà occupé... Bref, si cela avait duré plus longtemps, je pense bien que j'aurais fini par prendre racine. Ca aurait pu faire un joli pot de fleurs mais bon je refuse,  non vraiment, je risquerais de fâner à force de rester en statique.

 

Durant ces instants de trêve judiciaire, ils s'en passent souvent des choses, notamment d'un point de vue relationnel.

 

J'en profite pour discuter avec nos deux prévenus et avec Maître Maux, et commence à m'interroger sur l'absence de l'avocat commis d'office. On discute, on déconne, on fait des pronostics, on explique, on essaie de rassurer (même si l'on sait que de toute façon, la sanction risque d'être à la hauteur de la multiciplité des faits, de la gravité de ceux-ci, ainsi que du montant du préjudice). Ca a été l'occasion pour moi de discuter avec Maux, des maux de la justice pénale telle qu'elle est aujourd'hui. En me rendant avec lui à l'extérieur du tribunal afin de fumer une cigarette, je croise quelques victimes des faits commis par Mathieu et David. Elles sont satisfaites de les voir comparaître devant la justice et nous remercient, mes collègues et moi. C'est toujours agréable d'entendre ces termes même si je n'attends guère cela. La flamme qui m'anime trouve son origine ailleurs que dans ce genre de considérations. Mais cela fait toujours plaisir ! Elles ne sont pas haineuses ces victimes, mais attendent des explications, et réclament à être indemnisées, ce qui est compréhensible. 

 

Soudain, les agents de sécurité nous font signe. L'audience va commencer (déjà entendu mais bon, là, c'est vraiment le cas). Je m'inquiète car David ne s'est toujours pas entretenu avec son avocat. 

 

La sonnerie retentit, le tribunal fait son entrée dans la salle. Quand, arrive en trombe, une femme portant une robe noire d'avocat. L'avocat commis d'office ! Celle-ci est un peu remontée car elle vient tout juste d'être désignée pour organiser la défense de David. Elle n'est au courant de rien, et n'a pas pu le rencontrer. Avec l'accord du Président, et c'est d'ailleurs une obligation qu'un client puisse avoir vu son avocat avant d'être jugé, elle quitte la salle par le côté, suivie de David et deux gendarmes. Quelques temps plus tard, ils reviennent. L'audience peut, cette fois, s'ouvrir. Le Président lit les préventions et s'assure de l'état-civil des deux prévenus et prend acte des diverses constitutions de partie civile.

 

Ils sont assis tous les deux côte à côte sur leur banc, ces fameux bancs en bois si durs qu'il n'est nullement agréable d'y rester assis des heures durant. Je serais tentée de dire que ça fait mal au c*l, tout comme la plupart des condamnations qui sont prononcées ici, surtout pour ceux à qui elles s'appliquent. Ils sont là, intimidés par les lieux, par l'environnement, par le tribunal, par ce qui est en train de se jouer, un drame sur lequel eux, acteurs de celui-ci, n'ont plus aucune emprise. Ils répondent tour à tour aux questions du Président, qui en vient aux mêmes interrogations que moi quant aux motivations de Mathieu, tiens. Le lien est difficile à faire il est vrai entre le décès de son collègue et l'envie irrésistible de brûler et sentir la chaleur des flammes. De mémoire, ce dernier s'est retrouvé de garde à sa place parce qu'il s'était fait remplacer. Il explique ses problèmes en rapport avec le feu et fait part de son intention de se faire soigner. Il exprime ses regrets et s'excuse auprès des victimes. A la fin, il est en larmes. 

 

David, quant à lui, reste assez impassible. Il explique avoir agi sur commande de son ami, ce qui n'est pas forcément avéré. Il n'a aucun mot pour les parties civiles. Je me dis qu'il aurait au moins pu avoir cette délicatesse là mais bon, peut-être que cela ne lui paraît pas évident. Sa personnalité est résolument très différente de celle de Mathieu. Je n'ai l'ai pas côtoyé au cours de la garde à vue donc il m'est beaucoup moins connu.

 

Avec un collègue, on commence à essayer de deviner ce que seront les réquisitions du parquet. Exercice plutôt difficile ! Je table sur trois ans dont deux avec sursis avec obligations de soins et possibilité d'aménagement de peine, et mon collègue, sur deux ans ferme. On verra si la suite nous donne raison.

 

Les interrogatoires terminés, les avocats des parties civiles prennent chacun la parole pour leur plaidoirie. Ils demandent une application ferme de la loi compte tenu de la nature des faits, qui aurait pu recevoir qualification criminelle. Ils s'appuient successivement sur les préjudices distincts qui, cumulés, risquent d'atteindre les quelques centaines de milliers d'euros. Ils font ressortir les désagréments occasionnés pour leurs clients, et les risques qu'ils auraient pu courir. Je me souviens alors de ce que l'un d'eux m'avait dit plus tôt : un peu de prison ne leur fera pas de mal. J'ai beau penser aux victimes, et souhaiter que justice leur soit rendue (je travaille en ce sens, en quelque sorte), j'ai du mal à partager cette idée, tant il existe d'alternatives à l'incarcération qui permettent souvent mieux de s'amender, et d'effectuer un travail constructif sur soi. Quel est finalement l'intérêt pour la société de désinsérer un individu qui est pourtant inséré, ce qui était le cas au moins pour Mathieu? Cette question, je me la suis posée, et la réponse était pour moi : Non. Je préfère un jeune homme bénéficiant d'un suivi extérieur, qui travaille et qui indemnise ses victimes, plutôt qu'un autre qui végète en prison au contact de personnalités bien plus dures. Enfin, ceci n'est que mon avis....

 

C'est au tour du Procureur de requérir. Ce dernier rappelle que ces faits auraient pu faire l'objet d'une comparution devant la Cour d'Assises, avec la lourdeur des peines qui en découlent. Il s'agit de faits sérieux ayant gravement troublé l'ordre public et ayant occasionné de lourdes conséquences matérielles. Il rappelle que le maximum prévu par la loi pour des destructions ou dégradations de biens d'autrui par l'effet d'un incendie ou tout autre moyen de nature à créer un danger pour les personnes est de 10 ans d'emprisonnement et 150 000 € d'amende (Vin Diou !!! Je ne pensais pas la peine maximale si lourde). Il revient sur les motivations de David et Mathieu, en mettant en exergue la notion de plaisir qu'ils auraient pu ressentir face aux flammes. Il requiert la même peine pour les deux : 30 mois d'emprisonnement dont 20 avec sursis  avec obligations de soins et de travail, et d'indemnisation. Je n'étais pas si loin que ça en fait, même plus sévère que lui. Je me retourne vers David et Mathieu, ils sont blêmes. Ils ne comprennent pas trop ce que cela signifie à vrai dire, on le voit bien. Leurs avocats les rassurent discrètement.


 

Maître Maux et sa consoeur plaident enfin pour défendre leurs clients. L'enjeu pour eux est d'éviter le mandat de dépôt et une peine trop lourde. Ils le feront très bien (enfin pour ce que ma petite personne peut en juger, n'étant pas du métier). David et Mathieu n'y ajoutent rien, si ce n'est des regrets et des excuses, de nouveau exprimés par Mathieu. M. le Président clôt alors les débats afin que le tribunal se retire pour délibérer, nous laissant à nouveau dans l'attente (c'est que nous sommes particulièrement entraînés, alors il serait dommage de s'en priver). 

 

Dans la salle d'audience, c'est le calme. 

 

Je profite d'ailleurs de ce moment d'accalmie pour aller prendre l'air. Je rencontre les familles des prévenus qui m'expriment leurs inquiétudes, les victimes qui sont quelque peu rassurées d'avoir vu les personnes qui leur ont nui et surtout par le fait qu'il ne s'agit pas de personnes qui leur en voulaient personnellement, ou les avocats. Les familles des prévenus discutent avec les victimes, se disant désolées des agissements de leurs proches. Tout le monde commente les réquisitions du Procureur, l'attitude de David et Mathieu, leurs explications... 

 

Le rideau va bientôt se lever, sous peu.

 

Et eux, les principaux concernés, où sont-ils? Toujours sur leurs bancs avec l'espoir en tête de conserver leur liberté, ce bien qui nous est si cher ! Ils essaient de sourire, de se détendre mais le coeur n'y est pas vraiment. Leurs proches viennent à leur rencontre. La tension est palpable. Les larmes sont visibles par moment sur leurs visages, peut-être sont-ils déjà à penser à une éventuelle incarcération... Le temps s'est comme arrêté dans ce tribunal. Il y a comme un flottement dans l'air, un peu comme le calme avant la tempête. 

 

Drinnnnnnnnnnnng ! Cette sonnerie résonne comme un coup de tonnerre. 

 

Le tribunal, veuillez vous levez !

 

David et Mathieu retiennent leur souffle. Ils vont savoir... 

 

Le tribunal, après en avoir délibéré, vous déclare coupable des faits qui vous sont reprochés et vous condamne à la peine de 36 mois d'emprisonnement, dont 21 avec sursis, et placement sous mandat de dépôt. L'audience sur les intérêts civils est renvoyée à une date ultérieure après chiffrement précis des montants des préjudices. 

 

Sur le banc des prévenus, c'est la consternation. Mathieu et David viennent de se faire expliquer par leurs avocats ce que cela signifient réellement et ils réalisent que ce soir, ils dormiront en prison. Si David ne se montre pas trop perturbé par ce verdict, il en est tout autrement pour Mathieu qui se met de nouveau à pleurer. Derrière lui, dans la salle, son père, lui aussi, est en larmes. La soeur de David, pleure elle aussi. Ca me crève le coeur ! Et pourtant, je vais devoir appliquer cette décision de justice, en conduisant l'un et l'autre à la maison d'arrêt au sein de laquelle ils seront incarcérés. Je ne peux m'empêcher d'y être sensible malgré tout, même s'il fallait qu'ils soient condamnés pour leurs actes de toute façon car on ne peut agir de la sorte en toute impunité. Mais bon quand même... Sous mon uniforme, se trouve mon humanité, et je ne peux pas la renier quoiqu'il arrive. 

 

Nous nous avançons près du Président avec nos deux futurs détenus. A l'issue des formalités de paperasserie, celui-ci nous remet la fameuse fiche qui a été précédemment remplie concernant la prévention des suicides et la détection des cas des personnes susceptibles de pouvoir attenter à leurs jours. Sur celle de Mathieu, la case « risque suicidaire » (enfin, je ne sais plus trop si c'est formulé comme tel) est cochée.  Après quelques étreintes avec leurs proches, les voici en route vers ce qu'on pourrait appeler leur nouvelle demeure, façon de parler.

 

L'ambiance est pesante dans le véhicule qui nous amène à la maison d'arrêt. Mathieu repense à ces dernières heures passées en garde à vue et réalise doucement que dans quelques temps, il sera en détention, avec les méchants, comme les enfants les appellent. Il s'abreuve des paysages qui défilent sous ses yeux en se disant que dès ce soir, il n'en profitera plus. Il nous remercie pour la manière dont il a été traité tout au long de son « séjour » avec nous. Je le regarde, quelque peu émue, en essayant de trouver les bons mots. Je lui dis de s'accrocher, de s'investir dans une activité en détention, de ne pas se laisser entraîner, et que rien n'est fini. Au contraire, tout est à commencer ! Il m'écoute, me remercie, et me dit qu'il fera tout pour s'en sortir, se soigner. C'est terminé pour lui. Il pense déjà à la manière dont il va s'organiser pour indemniser les victimes. Je le sens stressé, normal, comment peut-il en être autrement.

 

L'arrivée à la maison d'arrêt est une découverte pour lui. Cet univers qu'il ne connaît pas, il va devoir y vivre au moins pour quelques mois. Compte-tenu de la possibilité d'aménagements de peine pour les peines ou reliquats de peines égaux ou inférieurs à un an (deux aujourd'hui), il en a au moins pour trois mois minimum, s'il se tient bien.

 

L'univers carcéral est vraiment quelque chose de particulier : ces grandes portes, ces bâtiments gris (mais pourquoi cette couleur franchement), ces barreaux, ces cris de détenus communiquant entre eux par les fenêtres, ces portes barreaudées, ces bruits de clés. 

 

Nous remettons la fiche au personnel pénitentiaire et laissons Mathieu, et David qui avait été emmenés par une autre équipe, là. Nous leur disons au-revoir et quitttons les lieux. 

 

Un dernier regard en arrière avant de partir, j'aperçois Mathieu en cellule d'attente, avant de passer à la fouille. Son regard a perdu de sa lumière et c'est un torrent de larmes qui se déverse sur ses joues, comme si elles provenaient d'un puits sans fond dont la source est intarissable.

 

Finalement, moi, non plus, je ne peux pas avec le mandat de dépôt, tout au moins humainement. C'est une forme de violence que de retirer instamment la liberté d'une personne, sans autre préparation. C'est d'ailleurs pour cette raison que les diverses privations de liberté sont très encadrées par les lois. D'un autre côté, une peine appliquée au plus vite permet d'en accroître le sens et laisse l'opportunité au condamné d'envisager et préparer l'avenir de manière plus certaine. Et que dire des victimes, qui elles, attendent souvent leurs procès afin de pouvoir tourner la page. Que penser ?

 

On peut exercer des professions à vocation bien différente, ne pas se prénommer Mô, et souffrir malgré tout des mêmes maux. Mais là, je crois que l'on parle d'Humain et non de profession. Et c'est certainement là que se trouve l'essentiel. La vie ressemble parfois à une sorte de pièce de théâtre où chacun joue un rôle. On endosse un costume noir, bleu, rouge, vert, orange ou jaune. On embrasse des principes et des convictions, des règles d'exécution. Mais sans lui, que reste t-il ? Un Homme dans son plus simple appareil (le nu de Mô, homme avec un petit « h » bien qu'il se dit qu'il est très grand, a d'ailleurs fait sensation en ces lieux :D .....). 

 

Nous ne sommes résolument que des Hommes, avec toutes les faiblesses, les qualités, les vices que cela comporte. 

 

Addendum : Quelques temps après l'incarcération de Mathieu, nous avons reçu une lettre de sa part à l'unité, nous remerciant de l'avoir stoppé dans ses exactions d'une part, et d'autre part, de l'avoir bien traité lors de sa GAV. Il est sorti sous bracelet électronique au bout de 3 mois et travaille aujourd'hui en continuant à indemniser ses victimes.

 

1 :  C'est qui nous brûle avec ses récits terribles. A en avoir mal à l'âme parfois...Aussi, je lui rends la pareille...

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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 19:41

Les collègues restent jusqu'à 5 heures du matin à proximité du site. M Frap n'a toujours pas bougé de son domicile. D'ailleurs la lumière du salon est allumée. Il a dû s'endormir aussi sec s'il en tenait une bonne couche. Il y a un étui de calibre 12 devant la porte du garage, probablement celui restant suite au tir en direction du véhicule de Madame, enfin les gars verront. Allez on lève le camp, les autres viendront à 6 heures, il n'y aura pas plus de mouvement maintenant.

 

Le soleil ne vient pas de se lever, ce n'est pas encore l'heure de l'ami Ricoré, mais il est quand même l'heure de se lever. Ahh il est trop tôt ! Pas assez dormi... Quand il faut y aller, il faut y aller. 5 heures, la bonne heure pour avoir une bonne tête dans le pâté. Non, je ne ferais pas ma tête de cochon, fais rillette ma grande allez, la France a besoin de toi ! A la douche, et ensuite, café ! J'écoute les infos, rien de particulier aujourd'hui si ce n'est qu'ils prévoient une belle journée, pas pour tout le monde me dis-je, mais ça c'est une autre histoire. Une demie-heure après, me voilà revêtue de mon habit de lumière, à préparer le café, cet allié incontournable dans la vie d'une brigade. Certains collègues sont là, d'autres pas encore. Le Proc a été avisé hier soir des faits, il est donc au courant de l'interpellation prévue ce matin. Ma première ! Ca y est je suis dans la vraie vie de gendarme, même adjoint, c'est pareil, le palpitant commence à monter.

 

Tout le monde est à présent là, on est une dizaine plus les gars de la brigade des recherches et le TIC. Lors du briefing, le gradé explique le dispositif et rappelle les consignes de sécurité. Je serais côté sud-est avec un collègue en couverture. Dans la mesure où l'on sait que M. Frap est armé et qu'il a vraisemblablement fait usage de son arme hier soir, la prudence est de mise, même s'il a certainement décuvé. Perception du gilet pare-balles, un dernier café, un dernier soupir, c'est l'heure. Euh, on est un peu en retard sur l'horaire prévue mais il est tôt quand même : 6h45. Il fait presque jour et déjà le soleil montre le bout de son nez. Heureusement que tu es là toi, ça fait du bien.

 

Tout le monde monte dans les voitures. On se sépare à l'entrée du quartier afin que chaque équipe rejoigne son poste : 4 devant, 4 derrière, 2 de chaque côté et les gars de la BR en appui devant. Il y a du monde dans le bourg ! Le quartier n'étant constitué que de 4 maisons, ça ne fait pas trop de remue ménage. En place avec mon collègue, j'observe la scène. Je ne vois pas ce qu'il se passe devant le domicile, étant située derrière le mur d'enceinte située sur les arrières. Puis, j'aperçois, les collègues passer derrière l'habitation. Qu'est-ce qu'ils fichent ? Deux autres sont à l'entrée d'un cabanon en bois situé sur le côté de la maison. C'est ce qui sert de garage. Ils ouvrent la porte puis font signe aux autres qui nous interpellent. Ah, quoi? C'est fini ? Bon ben on y va. Alors que je m'approche du reste de l'équipe en me demandant ce qu'il se passe, j'entends l'adjudant dire : "Il a perdu la tête !" Ah oui merci, ça je le savais. Pour tirer sur la voiture de sa femme il ne faut pas être frais. Mais encore?

 

- Je te le dis tout de suite Miss, tu débutes, si tu n'as pas envie de voir, ne t'approche pas. Fais comme tu le sens!

- Heu, quoi? 

- On ne sait pas ce qui lui est passé par la tête mais il n'en a plus.

- Ah non, pas ça ! Sympa, merci, pour le 1er mort que je vais voir, il en manque une partie. Quelle joie ! Je ne sais pas, je vais voir.

- De toute façon, pour le moment, seul le TIC et un gars de la BR sont dans la pièce, tu pourras y aller ensuite. Et puis, il faudra bien que tu t'y habitues malheureusement.

 

C'est ainsi que le chat noir commença à me coller à la peau. Il ne m'a jamais quitté de toute ma carrière gendarmerie, parfois même il se transformait en panthère. J'avais beau le brosser dans le sens du poil, non, il n'arrêtait pas de me faire des misères.

 

Prends ton courage à deux mains et lance-toi, tu n'en as pas fini avec ce genre de choses, ce n'est que le début. Je m'avance doucement vers la porte. Je croise les collègues qui savent tous que c'est mon premier cadavre. Le médecin est là afin de délivrer le certificat de décès. Je resterai là quelques temps à déconner avec les collègues afin de me changer les idées, de m'aérer l'esprit. Qu'il était bon le temps où j'étais innocente, loin loin de tout ça ! Bizarrement, là d'un coup, j'ai plutôt envie d'aller voir ailleurs. L'adjudant me fait signe. Je crois que c'est le moment. Voyons voir comment je vais réagir. C'est glauque. L'ambiance est mortifère. Je regarde partout dans la pièce, un bric à brac d'objets, de matériels divers. Une odeur bizarre est perceptible dans l'atmosphère. Mon attention est attirée par des petits trucs collés au plafond près de l'ampoule. J'essaie de distinguer ce que c'est mais j'ai du mal. En baissant les yeux, je le vois, lui, Tristan Frap, gisant sur le sol, un fusil se trouve là. Le TIC et l'enquêteur de la BR sont à ses côtés. Il y a du sang au niveau du haut du corps, sous sa tête. Je blanchis d'un coup et je sors prendre l'air. L'adjudant revient me voir en rigolant :

 

- Ben alors, ça ne va pas?

- Si si mais bon, hein, doucement. Je reprends mes esprits.

 

Un peu d'air frais fait beaucoup de bien dans ce cas, je vous l'assure. Deux trois grandes respirations et j'y retourne. L'un des collègues me tend un bloc-notes en me disant de noter tout ce qu'il dit. Je m'exécute et puis l'esprit occupé, on vit toujours mieux les choses. Je le suis partout dans la pièce en essayant d'éviter de regarder M. Frap puis à mesure que l'on s'approche, que je m'imprègne des lieux, j'y jette un oeil puis deux puis trois. Ah tiens, il lui reste une dent ! C'est complètement crétin comme réaction mais dans ces conditions, on essaie de se détacher de la gravité de la situation au maximum afin de ne pas se laisser enfoncer émotionnellement. Je lève la tête et réalise que ce que je voyais accroché au plafond, c'était des bouts de cervelles. Hum, ça alors, c'est très goûtu, ça donne envie de manger ce midi. Miam ! Il lui manque en fait toute la face, le reste ayant volé en éclats, enfin sauf cette fameuse dent qui tient par la force du Saint Esprit. C'est une ambiance particulière. D'après le médecin, la mort remonte à la veille au soir. Il pose un obstacle médico-légal s'agissant d'une mort violente. On suppose qu'il est passé à l'acte après le départ de sa femme, et avant l'arrivée des collègues, ces derniers n'ayant pas entendu de coup de feu. Brrr, ça fait froid dans le dos. 

 

On passe la matinée sur site : faire les constatations, le voisinage, enlever le corps, alerter Mme Frap qui ne s'attendait certainement pas à ce que nous l'informions du décès de son compagnon. Elle est effondrée et se considère comme un peu responsable de ce qui est arrivée même si dans les faits, elle n'y est pour rien. Il lui aurait été difficile d'agir autrement en de pareilles circonstances. Les premières constatations déterminent bien l'absence d'intervention de tiers extérieur, donc il s'agit bien d'un suicide. Même si tout y laisse penser, il y a systématiquement enquête de toute façon, on ne sait jamais.

 

Je n'oublierais jamais, et encore moins le restaurant du midi où je me suis trouvée à manger une bavette de boeuf bien saignante dans un restaurant. Je peux vous assurer qu'elle a eu une saveur particulière celle-là.


 


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24 février 2012 5 24 /02 /février /2012 09:20

Cela faisait à peine trois semaines que j'étais affectée au sein de cette unité où j'ai exercé ensuite presque trois années. Lorsque l'on débute une carrière de gendarme, même sous le statut de gendarme adjoint, on s'attend un peu à tout, à rien. On s'imagine des choses puis on en découvre d'autres mais au fond, nous ne sommes jamais vraiment trop conscients que c'est en fait une grande aventure humaine qui s'ouvre à nous, une immersion dans la diversité de l'Humanité si complexe à appréhender. La vie en noir ou blanc n'est qu'une pure utopie qui ne peut exister tant ce serait une insulte pour celle-ci.

 

Bref, je ne pense m'être jamais préparée à ce que j'allais voir ce jour-là. J'étais jeune, presque innocente pour ainsi dire, assez loin d'une certaine forme de violence qui allait m'envahir l'esprit. Je crois que l'on peut appeler cela un "dépucelage" en règle. De permanence avec un collègue, une femme se présente au portail de la brigade en pleurs. Elle vient d'avoir une altercation assez houleuse avec son mari qui est alcoolisé. C'est le COG qui nous avertit car il est 21 heures, en dehors des horaires d'ouverture de la brigade. Galère, galère ! J'avais terminé mon service à 19 heures. Quand il faut y aller, faut y aller ! Etant d'astreinte, à chaque sollicitation du CORG, il faut se bouger et vite. J'éteins ma télévision, quitte mes chaussons et m'active. Allez ! Mon pantalon d'intervention, mon polo, ma polaire, mes rangers, mon ceinturon euh quoi d'autre, merde, de quoi noter. Bouge tes fesses ! C'est un peu ça lorsque l'on doit partir en intervention. On est chez soi, tranquille à vaquer à ses occupations et d'un coup, d'un seul, dès que la sonnerie du téléphone retentit, tout s'accélère et tant pis s'il y avait quelque chose à cuire sur le feu. Dans la mesure où je n'ai qu'à traverser la cour pour arriver au bureau, la question du temps de trajet ne se pose pas trop. Quelle joie de vivre matin, midi et soir, au travail, en repos ou en vacances avec ses collègues ! C'est certes pratique pour le service mais c'est un peu pesant question vie privée. On dit souvent que le gendarme est marié à la gendarmerie avant tout... Je vous laisse saisir la portée de cette phrase.

 

Arrivée au bureau, je suis rejointe par mon collègue qui lui aussi était chez lui. Il avait invité des amis. Aïe ! Ne jamais mais jamais inviter de personnes lorsqu'on est d'astreinte, sous peine de les voir condamnées à profiter de votre absence plutôt que de votre présence ! On s'échange deux-trois mots puis nous nous dirigeons vers l'accueil afin d'ouvrir la brigade à cette femme venue solliciter nos services. Elle fait les cent pas devant l'entrée et pleure. Elle est blonde, mince, de taille moyenne, et semble avoir la quarantaine. Un long manteau noir la recouvre des épaules jursqu'aux pieds comme si elle essayait de se dissimuler sous ses vêtements. On sent tout de suite que cette femme est perturbée et sous le choc. J'ouvre la porte, et la fait avancer. Elle s'approche timidement en nous remerciant d'être là pour elle. Elle a peur, très peur et ne sait comment faire. S'agissant d'une femme probablement battue, d'après les premières informations que nous avons, je m'en occupe sans me poser de questions, le collègue masculin restant de lui-même en retrait. La prise de contact est sans nul doute le plus important dans ce genre de situation et il ne faut pas en rajouter au regard de sa détresse psychologique. 

 

- Il a voulu me tuer, il a voulu me tuer ! Je n'en peux plus, il est encore ivre. Ca ne peut plus durer. Aidez-moi s'il vous plaît, je vous en supplie, je ne sais plus quoi faire, je suis perdue.

 

Mme Frap est en larmes. Elle bafouille, ses phrases sont saccadées. Elle vide son sac en enchaînant tout ce qui lui passe par la tête, comme si le fait de se trouver face à une personne extérieure lui otait le couvercle de cette cocotte minute enfouie en elle. Je l'écoute attentivement en la faisant asseoir et la laisse parler. Le dialogue, c'est avant tout 90% d'écoute. Elle m'explique que son mari boit depuis qu'il est au chômage. Au début, c'était ponctuellement mais à mesure que le temps passe, la situation s'aggrave. Il rentre régulièrement ivre à la maison et est agressif dans ces cas-là. Une fois, elle a reçu une gifle mais ce n'est pas quelque chose qu'elle considère comme grave. Ce sont plus les violences verbales répétées qui lui brisent le moral. Là, ce soir, c'est allé plus loin. Comme il était saoûl, ils se sont disputés pour une broutille et ça a dégénéré. Il l'a bousculée, secouée puis a pris son fusil de chasse et l'a mise en joue. Elle est partie en courant de la maison pour sauter dans sa voiture, une RENAULT Laguna, et fuir, fuir loin de son mari qui venait de la menacer avec une arme. Ce n'est pas rien, elle ne comprend pas, et crie de douleur. Au moment où elle est partie, il a tiré sur son pare-brise arrière. Elle n'a rien eu, n'est pas blessé mais la lunette est criblée d'impacts de plombs. Elle me montre sa voiture garée sur les places de parking tout en m'expliquant les faits. Elle craque ! Elle a eu la frousse de sa vie et ne s'attendait pas à ce déchaînement de violence de la part de l'homme qu'elle aime, ou a aimé puisqu'elle ne sait plus où elle en est. Je prends des notes tout en l'écoutant. Mon collègue est parti lui chercher un verre d'eau afin qu'elle reprenne ses esprits en buvant un coup. Il en profite également pour contacter le médecin de garde car elle est dans un tel état de stress qu'il est préférable qu'elle en voit un. Et puis, on ne sait jamais, peut-être présente t'elle des marques de violence, ce qui est intéressant à savoir dans l'optique d'une procédure judiciaire. Je la rassure en lui disant que c'est fini, qu'elle est en sécurité à présent. Il ne peut rien lui arriver. 

 

Je lui demande si elle sait si son mari est toujours présent au domicile. Elle l'ignore. Elle n'a pas pris le temps d'y prêter attention. En revanche, elle ne pense pas avoir été suivie par ce dernier jusqu'à la brigade. Ils ont une deuxième voiture, une AX blanche, et elle ne l'a pas vue bouger. Ceci dit, tout s'est passé tellement vite... Elle ne pensait qu'à une chose : PARTIR, sans demander son reste au vu des circonstances. Au cours de la discussion, je vois qu'elle se calme. Cela lui fait manifestement un bien fou de parler. Elle en profite pour me parler de son mari, Tristan Frap dont elle est tombée amoureuse il y a 5 ans. Il était divorcé, comme elle, et ensemble, ils se reconstruisaient une vie. Tout allait très bien jusqu'au jour où le chômage frappa à leur porte, il y a 2 ans. Le chômage, cette saleté de chômage ! Il a tout fichu en l'air... La boîte où travaillait M. Frap a fermé. Il a donc perdu son emploi involontairement alors qu'il était à fond dedans. Il ne l'a pas supporté et a commencé à passer du temps avec son nouvel ami Alcool afin d'éponger son chagrin. Mégane Frap ne l'a pas vu tout de suite. Elle se disait que c'était une mauvaise passe, que la situation allait s'arranger, qu'après tout Alcool ne ferait qu'un court passage dans la vie de son mari, lui qui n'était pas alcoolique. Seulement, Alcool sait s'imposer partout où il commence à s'installer, vilement, doucement mais sûrement. Et ça non, Mégane, ne pouvait se résoudre à y penser. Elle a vu cet ami se taper l'incruste au sein de son foyer, un peu, puis beaucoup, et puis plus souvent. Elle avait beau vouloir le chasser mais non, il revenait toujours à la charge, emmenant Tristan avec lui. Elle l'aimait et voulait l'aider mais Alcool faisait barrage à chaque fois. Quand il était sobre, il n'y avait aucun problème mais seulement quand il l'était; le reste du temps, il était agressif et s'en prenait à elle pour un oui ou pour un non. Elle résistait de toutes ses forces mais ce soir, n'en pouvant plus, elle avait osé le lui dire en posant les choses. Elle voulait prendre l'air, s'éloigner un peu afin de faire le point et réfléchir à son avenir, leur avenir. Il ne l'a pas accepté, d'où sa réaction emprunte d'une violence qu'elle n'avait jamais perçue jusque là. 

 

En l'écoutant, je sens que cette femme est à bout. Elle vit véritablement l'enfer au quotidien avec son mari qui lui préfère la compagnie d'Alcool, ce sinistre personnage venu s'immiscer dans leur vie. Elle ne veut plus vivre cela. Cette fois, il est allé trop loin. Il ne se rend même plus compte de ce qu'il fait, lui tirer dessus avec un fusil, non mais ça ne va vraiment plus. Elle veut porter plainte. Jusqu'alors, elle n'envisageait jamais de faire cela, quitte à supporter les débordements de Tristan. Mais le point de non-retour est atteint, il est temps qu'elle réagisse même si elle l'aime, et c'est aussi pour l'aider quelque part. Elle espère que l'intervention de la Justice pourra mettre un frein à la dérive de son compagnon, qu'il prendra alors conscience de ses actes, au moinjs pour qu'il puisse avancer. Quant à elle, elle ne sait pas vraiment si elle sera encore capable de le regarder tant son traumatisme est grand. Assises sur une chaise dans le hall d'accueil de la brigade, nous discutons ainsi un bon moment. Je lui explique qu'il va falloir recueillir son audition et qu'elle pourra s'exprimer autant qu'elle veut lors de celle-ci, concernant les faits, mais aussi concernant sa vie conjugale afin de donner à la Justice le maximum d'éléments sur sa situation et celle de Tristan. Ce petit aparté lui a permis de retrouver ses esprits et de faire tomber le stress, ce qui est déjà bien dans le cas présent. Parfois, il faut aussi savoir sortir du cadre de la procédure en agissant d'abord comme une personne face à une autre personne afin de la mettre en confiance, avant toute ébauche d'une quelconque paperasse. Je me suis toujours dit que si je venais de me faire agresser, j'aurais du mal à m'asseoir sur une chaise derrière un bureau à raconter mes malheurs à quelqu'un que je ne connais même pas et qui est en train de taper à l'ordinateur en même temps. Il y a mieux comme prise de contact c'est évident. 

 

J'invite Mme Frap à s'installer dans un bureau où le médecin de garde l'attend. Extra ! Il n'a pas traîné le doc, tant mieux. Nous les laissons tous deux pour la consultation. Mon collègue Max m'interpelle :

 

- T'as vu la tronche de la voiture ?

- Non ! Je discutais avec Madame

 - Sérieux, il est complètement allumé le gars ! Il y a des impacts de plomb sur toute la lunette arrière et un peu sur le coffre. J'ai pris des photographies du VL. J'ai appelé l'OPJ et le gradé de permanence. Ils arrivent. A mon avis, on ne devrait pas tarder à voir la cavalerie débarquer.

- Elle est mal en tout cas la pauvre. Quant à la cavalerie, ça serait bien car on ne sait pas s'il est toujours chez lui le type et vu dans l'état qu'il est à priori, il ne faudrait peut-être pas qu'il aille traîner je ne sais où avec son fusil.

- Non mais c'est bon, j'ai appelé les PAM 2 (si vous avez lu le texte plus bleue la vie, vous savez ce que c'est). Ils vont à son domicile, enfin pas loin afin de guetter. Vu l'heure qu'il est de toute façon, 21h20 on ne peut pas rentrer chez lui. En plus, il est bourré. Donc s'il ne bouge pas, on va le laisser décuver.

- J'espère bien qu'il va aller se coucher tiens. Une chose est sûre, elle au moins, est en sécurité et il n'y a personne d'autre là-bas, donc pas de risques pour des tiers.

- Ouep ! Tu me prends l'audition en flag s'il te plaît, je vais faire le topo aux gars et contacter le TIC de permanence pour la voiture. On va la rentrer dans la cour pour la mettre à l'abri en attendant. Je vais voir ça avec la dame après sa consultation.

- Pas de souci, ça roule ! Je mets ton nom pour l'audition ! (Hé oui, un gendarme adjoint agent de police judiciaire adjoint ne peut normalement pas prendre de plaintes puisqu'il n'est pas habilité, donc il ne peut mentionner son nom, ou en assistance uniquement. En pratique, ben c'est autre chose puisqu'on n'est pas encore à l'époque où lorsqu'on tape dans un placard, dix gendarmes en sortent)

Comme on dit : Go !

 

Madame a fini avec le médecin. Il lui a prescrit des calmants qu'elle devra prendre avant d'aller dormir. La consultation est à ses frais, la Justice ne le prend pas en charge, enfin pas à cette époque. Aujourd'hui, c'est à l'UML que les victimes de violences se rendent.

 

Alors, que nous dit le certificat médical : pas de lésions graves, présence d'ecchymmoses récentes aux avant-bras, un hématome à la cuisse droite, syndrome post-traumatique, ITT de 5 jours. Je n'y ai jamais rien compris à ces ITT aléatoires surtout quand c'était les médecins traitants qui délivraient les certificats médicaux, entre ceux qui mettaient des jours d'ITT pour rien et d'autres qui n'en mettaient pas alors qu'il y avait des blessures. Heureusement que maintenant tout se passe à l'UML avec des médecins légistes, même si en province campagnarde, ce n'est pas pratique. Certains plaignants renoncent d'ailleurs à y aller à cause du trajet - sic.

 

Je m'avance dans le bureau. Mme Frap est là. Elle présente mieux qu'à son arrivée. Je pense que cela lui a fait du bien de parler, de voir un médecin, d'être écoutée. Je vais enfin pouvoir recueillir sa déclaration afin de tout acter. Elle m'explique précisément ce qu'il s'est passé après avoir fait un exposé de sa situation avec Tristan. Ce soir, vers 20 heures, elle rentre du travail. Tristan est là. Il est un peu éméché et est vautré dans le canapé à regarder la télévision. Il y a football et dans ce cas, il ne faut absolument pas le déranger en grand passionné qu'il est de ce sport. (Encore un ignare qui n'a pas compris que le rugby, ça c'est un vrai sport) Elle s'affaire dans la cuisine pour ranger les courses et préparer le repas sans lui adresser la parole. Elle sait que ce n'est pas le moment. Alors qu'elle préparait une salade de carottes, André pénètre dans la cuisine. Il ouvre le frigo et se rend compte qu'il n'y a plus de bière. Ce n'est pas dramatique en soi mais pour lui c'est la fin du monde. Il commence à crier sur Mégane en l'invectivant, en lui demandant pourquoi elle n'en a pas ramenée. Elle se défend en lui répondant qu'elle l'ignorait. Ca ne lui plaît pas, sa bière il la veut et tout de suite ! Mégane se sent désarmée. Elle a bien vu la bouteille de muscadet vide sur la table basse. Elle ne souhaite pas qu'il continue à tutoyer Alcool. Elle essaie de lui faire comprendre qu'il en a assez mais il fait la sourde oreille. Elle explose et lui confie son désir de quitter le domicile quelques temps pour faire le point ce qu'il ne supporte pas. C'est inaudible pour lui alors il s'énerve, tape du pied puis la pousse. Elle ne réplique pas et essaie d'esquiver sans succès. Il se rapproche et la saisit par le bras. Elle se débat et arrive à reculer en se cognant contre le coin de table. Elle a beau essayer de le raisonner, il ne se calme pas. Il ne veut absolument pas qu'elle parte. Il ne peut pas rester seul, ce n'est pas possible. Elle est épuisée de partahger sa vie avec Alcool mais il ne veut rien savoir. De toute façon, il n'est pas en état de comprendre. 

 

Prenant son courage à deux mains, elle ose sortir de la pièce pour s'éloigner de lui afin de pouvoir prendre ses affaires qu'elle avait posées dans sa chambre : son sac à main et puis quelques changes au cas où, car ce soir, c'est décidé, elle ne dort pas là. Lorsqu'elle revient dans le couloir, elle se retrouve nez à nez avec Tristan tenant son fusil de chasse. C'est le fusil de chasse de son grand-père. Il l'a récupéré à son décès. A sa vue, elle sursaute, laissant échapper un cri de peur. Il lui dit qu'il est hors de question qu'elle quitte les lieux en pointant son fusil sur elle. Elle pleure et essaie de discuter avec lui bien que la situation n'y soit pas propice. Elle le raisonne en lui demandant de se calmer. Elle a la trouille mais il faut qu'elle fasse face, elle ne sait même pas si le fusil est chargé. Tristan continue son délire, il est hors de lui. Finalement, Mégane cède. Non, elle ne partira pas. Elle va rester avec lui car elle l'aime. Elle ne veut pas qu'il lui arrive quelque chose. Il finit alors par redevenir un peu plus calme baissant son arme en pleurant en ajoutant qu'elle est tout pour lui. Il s'excuse mais recommence à lui reprocher cette carence de bière. Il est vraiment perturbé. Dans sa tête, Mégane essaie de garder son calme. Elle ne veut pas lui montrer qu'elle n'est pas rassurée mais comment faire, comment ne pas hurler face à cet homme qu'elle ne reconnaît plus. Puis, profitant d'un moment d'inattention de Tristan, elle court au bout du couloir pour accéder au garage et sortir dehors. Sa voiture est garée devant. Elle court aussi vite qu'elle peut ne se retournant pas. C'est maintenant ou jamais Mégane, vite, vite ! Il la poursuit mais ayant un train de retard, il ne la rattrape pas. Au moment où il sort, elle est déjà dans sa voiture, moteur en route. Là, il se met à tirer alors qu'elle a démarré et qu'elle s'engage dans la rue. Elle entend du bruit provenant de l'arrière mais elle ne s'arrête pas, non, ce n'est pas le moment. Elle hurle mais continue. Il faut qu'elle trouve du secours, un endroit pour se réfugier. Il est devenu complètement fou. 

 

Elle prend son temps pour me relater les faits. Je lui fais préciser chaque détail, dans la mesure où cela peut avoir son importance pour la suite de la procédure. Par moments, je vois les larmes couler sur ses joues. Cela lui est pénible mais en même temps lui fait du bien d'en parler une nouvelle fois. Je pense qu'elle a besoin de se libérer tant la pression fût énorme. A la fin de l'audition, je lui fais relire et signer, et lui remets le récipissé de dépôt de plainte. Je lui parle de l'association "SOS Nanas" qui peut lui apporter du soutien dans cette épreuve. Je lui demande si elle sait où dormir. Elle me répond qu'elle a contacté sa mère. Elle va venir la chercher. Elle dormira chez elle. Elle ne veut surtout pas rentrer chez elle, ce qui est compréhensible. En plus, ce n'est pas vraiment le moment pour ça, son ami s'y trouvant. Ce serait complètement déplacé et dangereux surtout. Elle pourra l'attendre à la brigade. Je lui offre un café qu'elle accepte volontiers.

 

Max de son côté a fait son petit compte-rendu aux collègues. Le TIC est venu faire les constatations sur le véhicule. Ce qui est bien dans ces cas-là, c'est qu'il nous fait un super dossier. Ils sont au top en matière de constatations et de planches photographiques. On a l'air miséreux à côté avec nos pauvres appareils photos de dotation. Chacun sa spécialité comme on dit. Tout le monde est d'accord pour procéder à l'interpellation de Tristan Frap le lendemain matin à 6 heures, quand celui-ci aura décuvé. En attendant, les gars vont passer une longue nuit à surveiller son domicile au cas où il en sortirait. Enfin, ils ont quand même prévu de lever le dispositif au petit matin après s'être assurés que Monsieur Frap se soit couché.  L'Ax est toujours devant et il y a de la lumière dans le salon. Il n'a pas bougé de chez lui depuis les faits.

 

La mère de Mégane Frap arrive à la brigade. Max en profite pour l'entendre afin de savoir si elle était au courant des divers problèmes rencontrés par sa fille. Mais non, elle ne lui en avait jamais parlé. Pour elle, tout avait l'air de bien se passer dans le couple et elle n'a jamais cherché à se mêler de ce qui ne la regardait pas. Elle est légèrement abasourdie et a peur pour sa fille. Elle va l'héberger le temps qu'il faudra mais ne souhaite pas qu'elle retourne là-bas. On peut la comprendre, il ne s'agit pas de faits anodins. Après avoir signé son audition, elle retourne à l'accueil où je me trouve avec sa fille. Elle la prend dans ses bras, la rassure comme une mère peut le faire. Elles me disent au revoir et nous demandent de les tenir au courant de la suite. Je les regarde s'éloigner bras dessus bras dessous, serrées l'une contre l'autre. Que d'événements en une soirée pour elles ! 

 

Tristan n'est pas connu de nos services, ni de ceux de la police. Le Maire, alerté par la mère de Mégane, ne le connaît pas défavorablement. Il était au courant de la situation de Tristan, son penchant pour l'alcool, ses problèmes liés au chômage mais n'imaginait pas que le climat était si dégradé. Il trouve cela inquiétant. 

 

Il est minuit et demie, l'heure d'aller se reposer avant d'enquiller sur l'interpellation de Tristan prévue à 6 heures. Ca ne fera encore pas beaucoup d'heures de sommeil tiens ! Parfois l'envie de mettre du papier carbone sous l'oreiller pour avoir l'impression d'avoir deux fois plus dormi nous prend.

 

A suivre ...



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23 février 2012 4 23 /02 /février /2012 22:27

 

Le bleu est une couleur que j'affectionne particulièrement, non pas parce que c'est celle qui enjolive ma vie quotidienne dans l'exercice de mes fonctions, mais tout simplement parce qu'à mes yeux, je la trouve belle dans toutes ses nuances, que ce soit de la plus claire à la plus foncée. Le bleu, couleur de l'horizon (à la réflexion, tout dépend bien sûr des affres météorologiques), couleur de l'océan, cette immensité, calme ou déchaînée selon les turpitudes de la nature. Ahhhh, que je l'aime !

J'apprécie également beaucoup les petits schtroumpfs, vous savez, ces petits bonshommes bleus qui ont bercé mon enfance, pas si lointaine quoique tout est relatif, et celle de bien d'autres, du schtroumpf grognon, au schtroumpf farceur, au schtroumpf à lunettes, au grand schtroumpf....en passant par la fameuse schtroumpfette. Et j'en suis d'autant plus fan qu'ils arborent ma couleur favorite. 

Pour la symbolique, il se dit qu'il symbolise la paix, le calme, la volupté, la fraîcheur et la pureté. Il nous rappelle le ciel et invite à l'évasion spirituelle. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est Wikipédia, c'est dire... 

Comment? Serais-je traumatisée ou obnubilée? Il est vrai que je suis de nature frileuse, et que j'ai à subir, lorsque les températures se font moins clémentes, des réactions physiques dont semblent souffrir certains avocats du Nord (c'est-à-dire qu'ils sont bleus, un peu à l’image du blog de Mô le Lillois d’ailleurs lol).

Comprenez surtout, à présent, que lorsque je me lève le matin et que je revêts mon habit de lumière (un polo, un pantalon, une polaire, des chaussures d'intervention, un ceinturon garni de divers objets dont l'arme de service, les menottes – ah fantasme de certains, blague à part -, le bâton de protection télescopique – ce qui fait qu'en fin de journée, vous êtes finalement content de vous délester d'un poids........eh non, désolée pour les fans de Corine TOUZET, oubliez la jupette qui est réservée aux cérémonies), que je me sente parfaitement à mon aise. En effet, bleue est ma vie, parfois à outrance, au gré des événements inhérents à ma modeste mission de protection des biens et des personnes, et ma contribution au respect de l'ordre et de la loi. Vastes missions qui englobent des prérogatives aussi diverses et variées que je pourrais me vanter, moi comme d'autres, de pouvoir exercer sous une seule même étiquette, des fonctions aussi diverses que : assistante sociale, médiatrice, psychologue (version allégée tout de même), assistant médical pour les hospitalisations d'office, gardien de vaches et autres charmants animaux de ferme ou sauvages qui peuplent nos verts pâturages ou forêts, et qui pensent que l'herbe est toujours plus verte ailleurs, même sur le bitume de nos routes, garde champêtre, agent des eaux et forêts, agents de la circulation, taxi pour la justice (ceci n'ayant pas de valeur péjorative....amis magistrats ayant à coeur de rendre une justice juste, humaine et équitable, n'y voyez rien de belliqueux, mon coeur de métier est assez large pour admettre que cci nous incombe également), conseillère matrimoniale ou d'éducation, pot de fleurs, enquêteur (ah? mais c'est donc pour cela qu'on trouve des agents ou des officiers de police judiciaire), et ... gendarme un peu quand même ! Cela représente beaucoup, mais on n'en fait jamais trop assez, me direz-vous !

J'ai bien appris ma leçon, aussi, je me suis passé en boucle la chanson de BOURVIL, la tactique du gendarme. Contravention, allez, allez, pas de discussion, allez, allez ! Je connais le métier ! S'il ne se résumait qu'à cela.... C'est peut-être, et certainement, sous cet angle, que la population nous perçoit et pourtant. Je ne parlerais pas des chats bottés (appellation donnée à ces porteurs de bottes en uniforme bleu qui parcourent les routes à la recherche d'un contrevenant, plus généralement appelé motards), dont c'est le métier, puisque spécialisés dans ce domaine, mais des autres, ceux qui peuplent nos brigades, ceux qui traitent l'événement au jour le jour, ceux qui vivent au coeur de la population, ceux qui vous reçoivent, vous accueillent et vous répondent lorsque vous composez le 17 et que vous êtes sous couverture gendarmerie, ceux qui reçoivent vos plaintes.

Le seul terme que, finalement, je retiens de cette chanson, c'est « allez, allez, », car, motivés, il faut l'être pour enfiler toutes ces casquettes dont je viens de vous faire état, et que l'on enfile successivement tout à tour selon les cas, selon les jours. 

Entre les astreintes premiers à marcher (PAM)1 ou 2 (pour les béotiens, il s'agit des équipes d'intervention), les astreintes OPJ, les permanences planton (le permanent de sécurité qui se doit de rester à proximité de son téléphone au cas où il serait sollicité pour intervention), les astreintes sous délais, et, ah, le réconfort après le dur labeur, les quartiers libres (terme applicable aux militaires puisque le gendarme l'est, qui signifie qu'enfin ce soir, il va pouvoir profiter de sa famille et de son temps libre sans avoir cette sonnerie stridente du téléphone qui le rappelle à ses devoirs), les repos (oui, oui, ça existe aussi chez nous), et le summum, les permissions (on me permet d'être en vacances, quelle diligence !), les jours passent, mais ne se ressemblent pas. La disponibilité, voilà bien l'essence de la gendarmerie !!!

Ca me fait penser que demain, je suis chargée d'accueil, ce qui, pour les non-initiés, consiste à tenir la permanence à la brigade pour répondre à toutes sollicitations, qu'elles émanent du citoyen qui se sera perdu à l'unité ou qui aura, tout simplement téléphoné, ou qu'elles émanent de la hiérarchie ou autres administrations. Et il faut tenir, c'est le cas de le dire, du matin au soir, entre midi et quatorze heures, à l'heure du déjeuner, où vous avez la joie d'apporter un peu de votre travail à votre domicile (lequel se trouve, sauf exception, car faute de place, en caserne, à deux pas des bureaux de la brigade), ne quittant jamais, au grand jamais, ce téléphone qui devient votre ami fidèle au moins pour 24 heures, bien qu'en soirée, ce sont vos collègues du centre d'opérations et de renseignements de la gendarmerie (CORG) qui prennent le relais, vous autorisant ainsi, des nuits plus sereines. 

Aurais-je le plaisir d'entendre la douce voix de crécelle de Mme ENCOREMOI, qui pour la énième fois, me soumettra son problème de voisinage avec M. EL MEMBETE, lequel a le malheur de choisir de tondre sa pelouse ou tailler sa haie ou nettoyer son véhicule au Karcher, à l'heure que où cette dernière choisit précisément de faire sa sieste, forcément. Sa sieste est d'une importance qu'il ne serait aucunement tolérable que son voisin vienne la perturber, certainement pas à quinze heures. En plus, juste avant, c'est les Feux de l'Amour. Ne s'agissant pas de nuisances sonores excessives, et, au vu de l'heure, difficile de reprocher à ce monsieur de vivre sa vie. Il ne peut décemment pas se calquer sur la vie de sa voisine, si « charmante avec lui », pour vaquer à ses occupations. Mais voilà quelque chose qui est difficilement audible pour elle qui pense à son confort. Sa sieste, elle y tient, et puis c'est tout ! Ne jugeant pas utile de se perdre en flots de paroles qu'elle estime inutiles, avec ce dernier, elle contacte donc régulièrement la gendarmerie afin que sauveurs, nous sommes, lui apportions THE solution, qu'il n'y a point, si ce n'est trouver un arrangement amiable entre les deux parties, les amener à discuter, enfiler la casquette de médiateur.... Mais à part cela, rien ! Nous ne détenons pas encore de solutions miraculeuses face aux mauvais coucheurs intolérants, qui ne tolère vraisemblablement, que leurs propres agissements, et rien d'autres, pas même leurs voisins. 

Ça me rappelle ces citadins qui, venus habiter à côté d'une ferme, se plaignaient du chant du coq. Je me doute qu'en plein PARIS, il est difficile de trouver un coq qui chante le matin, mais cela est très courant dans nos charmantes provinces. À quoi pensaient-ils en venant s'installer à côté d'une ferme? Les charmes de la ruralité, sans les inconvénients....les coqs n'étant ni classés en 1ère ou 2e catégorie (bien qu'il existe des coqs de combat), on ne peut donc les museler, j'en suis fort désolée.

Enfin, je n'ai pas reçu ce fameux appel, tant pas attendu. En revanche, une personne est venue me ramener un chien qu'elle avait recueilli devant son domicile. Non, Judge Marie, ce n'était pas le teckel qui a osé un jour, alors que vous étiez de permanence, vous affronter (promis, si je le retrouve, je vous en rends compte immédiatement!), mais un gentil labrador couleur sable sans collier, néanmoins tatoué. Pas de police municipale dans le secteur, donc, on vient à la gendarmerie. (même si cela incombe aux municipalités, mais nous sommes tellement bons et serviables). Rapide consultation sur le site de la société centrale canine (quand M le chien est coopératif et que son magnifique tatouage est lisible), propriétaire identifié, contacté et là, la personne vous l'ayant gentiment amené vous dit qu'elle a rendez-vous, urgent bien sûr, elle doit partir. Un chien sur les bras, manquait plus que cela. 

Quelque temps plus tard, toutou est rendu à son maîmaître, qui vous remercie chaleureusement, la perte de sa boule de poils, l'ayant profondément attristé (sentiment que je partagerais amplement si d'aventure, la mienne, euh mon chien hein, pour ceux qui auraient l'esprit mal tourné, disparaissait subitement). 

Je n'ai pas manqué entre-temps, de répondre aux diverses sollicitations téléphoniques : demande de renseignements concernant un dossier, M. TIMBRE désirant parler au Gendarme PROF. Me voilà à peine remise de mes émotions canines, que les pompiers sollicitent nos services pour un accident impliquant deux véhicules sur la nationale sur la commune de GEROULETROVITE. Il y aurait un blessé sans plus de précisions. Je contacte immédiatement les PAM 1 (si vous avez bien lu mon récit jusqu'à présent, ce terme n'a plus de secret pour vous) afin qu'ils effectuent la régulation et les constatations sur les lieux, puisque s'il s'avère que la personne est gravement blessée, ou décède sur place ou des suites de ses blessures, une procédure sera ouverte, sans oublier qu'il y a peut-être des infractions à relever (ah, les mécréants !!! ). 

Chose faite, je me remets devant mon ordinateur afin de consulter la messagerie. Court répit, M. TARTEMPION se présente au portail : il désire déposer plainte pour un vol commis dans son véhicule au cours de la nuit passée. Il s'agit d'une plainte contre X. Les constatations effectuées sur le véhicule n'amènent rien. Je prends sa plainte et lui remets son dépôt de plainte, qu'il fournira à son assurance, afin d'être indemnisé. La matinée se terminera sans encombre, hormis deux ou trois appels sans importance, me laissant un peu de temps pour rédiger mes autres procédures. Les collègues sont revenus de l'accident, ils établissent les divers messages obligatoires. À première vue, accident matériel, ce qui ne les a néanmoins pas empêchés d'effectuer toutes les constations utiles sur les lieux au cas où. Il est à présent l'heure d'aller me rassasier, comme pour eux. Je ferme les bureaux, non sans oublier de dévier le téléphone à mon domicile. J'ai dû bien recevoir deux ou trois appels entre midi et deux. Bonjour, est-ce que je pourrais parler au gendarme PASLA? Il est absent, donnez-moi vos coordonnées, il vous rappellera à 14 heures. Eh oui, grande nouveauté, les gendarmes, cette espèce de petits bonshommes bleus mangent ! Ils ne restent pas au bureau le midi, leur estomac criant famine, et méritant d'être apaisé. (même si dans certains secteurs, l'organisation est différente, permettant ainsi à l'unité de rester ouverte au public). En fait, quelle que soit l'heure, il sera toujours possible de contacter la gendarmerie, mais à certaines heures, ce sont les interventions et les demandes d'assistance qui sont traitées sans délai, pour le reste, il y a des horaires d'ouverture. Bon, après un bon petit repas, un petit moment de détente, il est temps d'y retourner. 

L'après-midi verra encore son lot d'appels, dont un pour une recherche de numéro de téléphone, il ne me semblait pas être un annuaire, mais bon, j'y réponds de bonne grâce. Un petit appel au magistrat du parquet pour une demande de décision concernant une plainte pour non-représentation d'enfant que j'avais prise le mois dernier, et dont le mis en cause a été entendu par mes soins. Médiation pénale. Il ne me restera plus qu'à convoquer les deux parties pour leur notifier. Plus tard, une femme se présente afin de déposer plainte pour violences conjugales sans ITT. Je la reçois et lui prends une audition, en étant parfois dérangée par ce téléphone, que j'aurais tant aimé qu'il me laissât tranquille. Je lui explique ce qu'il va se passer ensuite, discute un peu avec elle et lui donne son dépôt de plainte. Au cas où, je ne manque pas de l'informer de l'existence d'associations qui peuvent la conseiller. S'agissant d'une plainte contre une personne dénommée, j'informe le parquet par courriel, la modernité internettique. Je procéderai à un environnement dans les jours prochains, dès que le temps et le service me le permettront, avant toute idée d'entendre le mis en cause. Ca me fait penser que j'ai aussi plusieurs soit-transmis (ce sont en fait les enquêtes qui nous sont transmises par les magistrats, qui nous donnent alors leurs directives écrites pour les poursuivre) à traiter, et que je vais avoir besoin de convoquer les personnes concernées à l'unité. Je ferai ça à l'occasion d'un service de surveillance générale, ou comment surveiller de façon particulière 16 communes composant votre circonscription, les deux extrémités étant distantes de 45 kilomètres, service durant lequel vous en profitez pour prendre contact avec la population, remettre vos convocations, effectuer des vérifications, des enquêtes de voisinage....

Le reste de ma journée sera calme, pas de fait particulier à signaler. Ce n'est pas toujours le cas, il arrive que cela soit plus agité, jusqu'à retarder ma fin de journée aisément d'une ou deux heures, voire plus si affinités. Certains ont d'ailleurs le chic pour cela, et je dois l'avouer, j'en fais partie. C'est ce qu'on appelle des chats noirs, vous savez, ceux qui, lorsqu'ils sont de permanence, ne peuvent s'empêcher de les attirer, irrésistiblement, que ce soit en étant planton, ou PAM. Journée à deux, trois, six, dix plaintes, aucune journée de chargé d'accueil n'est égale à une autre. 

À l'issue de cette journée où je suis restée cloîtrée dans les bureaux de la brigade, voici venue l'heure de la débauche, en ayant, pris le soin de dévier le standard au CORG, et le poste servant de relais à mon domicile. Demain, je suis premier à marcher, et j’aurais donc la joie de m'aérer aussi bien de jour comme de nuit. Dormez bonnes gens, car, en effet, chaque nuit, de valeureux serviteurs parcourent les routes à veiller à votre sécurité, à répondre à vos demandes d'interventions, et à rechercher le malfaiteur, cette espèce si recherchée par nos services. Ce sont aussi les mêmes que vous pouvez croiser de temps à autre, de retour d'une soirée passée avec vos amis, sur le bord de la chaussée, grelottant de froid suivant la saison, et vous demandant si votre auguste personne a consommé de l'alcool avant de conduire son véhicule. Vous vous essayez alors à un fabuleux exercice de soufflerie consistant à gonfler un ballon blanc qui sera chargé de déterminer si vous avez consommé de ce breuvage. Sinon, félicitations, vous avez le droit de repartir. Sinon, je crains que vous ne deviez aller dans leur humble demeure afin de vous soumettre à un autre test de soufflerie, c'est-à-dire, à l'éthylomètre, qui seul vous indiquera le taux d'alcool présent dans l'air que vous expirez (à titre d'information, le taux à partir duquel vous êtes susceptible de faire l'objet de poursuites est de 0,25 mg/l d'air expiré), et sera déterminant de votre avenir. Bons joueurs, vous aurez droit à un deuxième souffle d'office, ou sur votre demande, sachant que c'est le taux le plus bas qui sera pris en compte de toute façon.

Bref, j'ai passé une excellente nuit, sans anicroche.

Je suis en forme pour cette journée qui se résumera à quatre interventions très différentes les unes des autres : des constatations du cambriolage du magasin de bricolage du coin, au règlement d'un différend entre une mère et son fils sur lequel elle n'a plus aucune emprise, en passant par une intervention en concours de l'huissier local pour une ouverture de porte, et finalement encore des constatations suite au cambriolage d'une résidence. Hum, hum, deux constats de vol avec effraction en une journée.... y'en aura t'il d'autres ? Non. Finalement, je n'aurais eu qu'une heure pour manger le midi, ayant été rappelé alors que justement, je m'étais attablée pensant pouvoir me délecter de mon copieux plat cuisiné tout prêt à faire réchauffer au micro-ondes (ces jours-là, il vaut mieux ne pas perdre trop de temps, si on veut ne pas devoir rester à la diète forcée,longtemps, si les événements se succèdent). Arrive la soirée, l'heure à laquelle, il est temps de vous adonner à votre petite escapade nocturne. Vous vous couvrez, il ne fait pas chaud, surtout ces temps-ci. La nuit est calme, même sur la conférence radio. Vous rentrez enfin pour retrouver votre lit, qui vous attend. Morphée vous appelle, mais brusquement, un son que vous connaissez si bien, et que vous exécrez à cette heure, vient vous perturber. Le téléphone !!! Il pleure, vous appelle, vous intimant de venir à son secours. Vous vous levez. Il est quatre heures du matin. Vous êtes rentré à 1 heure. C'est le CORG, il y a un accident : un véhicule a percuté un sanglier, le conducteur demande l'assistance de la gendarmerie. Vous vous rhabillez, la tête enfarinée, et vous y allez. Sur place, vous faites le nécessaire, appelez un dépanneur, et faites évacuer le cadavre de l'animal. Vous pensez pouvoir rentrer, mais non, un automobiliste a appelé, car un cheval divague sur la départementale 343, avec les risques d’accident que cela implique. Vous vous y rendez. Bien sûr, l'appelant n'est pas présent sur les lieux. Vous avez beau cherché, mais point de cheval vous ne trouvez. Pfff, il a sûrement regagné un champ avoisinant. Heureusement, on était déjà dehors. Fiers d'avoir accompli notre mission, nous rentrons. Un petit message à tite de compte-rendu, puis retour à la maison, et cette fois-ci, j'espère pour le reste de la nuit, ce qui arriva. Il est cinq heures et demie, je reprendrais donc le service à 15h30, bénéficiant de dix heures de repos physiologique à l'issue d'un service de nuit. 

Demain, en fait, c'est plutôt ce soir, au vu de l'heure, je suis de quartier libre, donc je passerai une soirée tranquille, après être allée faire mes courses au supermarché, car il faut bien s'approvisionner. On s'organise, car avec les astreintes, il faut être prévoyant. Je consacre mon après-midi à avancer dans mes procédures : deux auditions de témoin prévues. Un collègue me parle de l'un de ses dossiers, une enquête judiciaire avec des placements en à vue est programmée la semaine prochaine. Je l'assisterai, comme quatre autres camarades. Il y en aura pour la journée, peut-être le lendemain, c'est selon. De longues journées en perspective. Dans l'immédiat, j'ai mes auditions. Le calme est perturbé en fin d'après-midi, par un appel d'urgence à la radio. Il y a eu un vol à main armée sur notre compagnie, le plan Épervier est déclenché. Les PAM 1 étant engagés sur une découverte de cadavre, nous devons nous mettre en poste. Fort heureusement, j'en avais fini avec mes témoins. Moi, qui étais de quartier libre, je pense que mes projets risquent d'être compromis, le service avant tout. Je suis rentrée à 19h30 et le supermarché ferme. Mes courses attendront le prochain quartier libre ou mes repos à venir (deux jours par semaine, ou quatre jours d'affilée par quinzaine). L'organisation n'est pas toujours aisée, quand l'imprévu montre son nez. 

La semaine se poursuit. Aujourd'hui, je passe ma journée dehors, matin comme après-midi (on pourrait penser qu'il s'agisse de ballades rémunérées, mais il n'en est rien, combien de fois ai-je entendu : « Tiens, ils se promènent »), la rédaction de mes procédures attendra (sic)...Vous ne manquerez certainement pas d'expliquer cela à Mme UNTEL, M. JAIFOIENVOUS, et M. CURGENT, qui vous appellent régulièrement pour savoir où en est leur plainte, leur expliquant que, non, vous ne les oubliez pas, que vous les contacterez dès que vous aurez à le faire, et que vous ne disposez pas encore de quatre bras et deux cerveaux, et encore moins de journées de 48 heures, que bien que vous compreniez le caractère gravissime et urgent - tout devient de fait plus urgent lorsque l'on est concerné, même si, cela va sans dire, vous compatissez, vous êtes accessible à leurs griefs, mais à l'image de PARIS qui ne s'est pas fait en un jour, il en est de même pour toute enquête, envers et contre la tendance actuelle qui voudrait que tout soit traité avec célérité - de leur affaire, que vous ne pouvez faire autrement, entre les imprévus et les impératifs de service. 

Ce matin, je vais faire mon enquête de voisinage suite à la série de dégradations qu'il y a eu la semaine dernière dans le centre de la commune de VISICI. Et puisque nous ne sortons qu'en paire (on appelle cela un binôme), il faudra également penser à nous rendre sur VAPALA, afin que ma moitié puisse présenter un tapissage photographique (en fait, il ne s'agit point d'élire celui qui vous semble le plus beau, le plus charmant, mais on vous présente une planche photographique contenant plusieurs photos de personnes déjà connues en base, dans l'éventuel but de reconnaître celui que vous auriez vu commettre un méfait) à un témoin de faits de violences, et bien sûr l'entendre afin de l'acter en procédure. S'agissant d'une audition courte, on la fera sur place, muni de notre carnet de déclarations (eh non, l'ordinateur portable, vous pouvez oublier, nous sommes très traditionnels, nous préférons l'écriture – un peu malgré nous - ça fait moins geek tout de suite) Ensuite, accessoirement, nous ferons un peu de surveillance, ce qui, initialement, est le but premier de notre service. 

Mais, nous devrons aussi rendre visite à Mme MICHU, à VALABA, afin de faire des vérifications sur son véhicule, à la demande d'une brigade voisine. Voici venue l'heure de RENTRER. L'après-midi, nous sommes en service imposé de police de la route où, pendant toute la durée d'icelui, vous serez à la chasse aux mécréants qui oseraient contrevenir au Code de la route, bravant le vent, la pluie, la neige.... s'il y a lieu. Pour ma part, après dix voitures contrôlées, aucune infraction relevée, j'en aboutirais à remettre une convocation à M.PADSOU, qui a omis de faire passer son véhicule à la visite technique alors que celle-ci était dépassée depuis deux semaines. Pas de verbalisation, tant il est préférable que ce dernier aille s'acquitter du montant de cette visite, plutôt que des 90 € inhérents au paiement de l'amende relative à cette infraction, charge à lui de revenir me voir à l'issue du délai que je lui ai fixé, en ayant corrigé la chose. (Quoi? Eh non, je n'ai pas sorti mon joli carnet rose, synonyme de la douloureuse..) Ca me fait penser que la première fois que j'ai eu à faire usage de ce carnet, j'en étais toute tremblante et intimidée, et ce, d'autant plus que je me faisais vertement pourrir par cette charmante personne qui était « ravie » de faire connaissance avec moi. Je vous rassure, depuis, je porte mon gilet pare-balles en permanence, on ne sait jamais !!! C'est vrai quoi, nous n'avons vraiment que ça à faire, et le pauvre citoyen qui se sera fait voler son vélo que vous n'aurez pas retrouvé, ni d'ailleurs ceux qui auront commis ces faits, est ce que vous y pensez, je me le demande ! . Non, mais vraiment, c'est intolérable !!! Toujours là quand il ne faut pas, et jamais là quand il le faut ! 

À côté de ça, vous vous souvenez de ce jeune garçon de 16 ans qui a chuté de son scooter il y a cinq mois, et qui malheureusement est décédé. Il ne pensait certainement pas à mal lorsqu'il circulait en n'attachant pas son casque, et en le mettant comme bien des jeunes le font, légèrement surélevés. Il ne pensait certainement pas non plus à l'accident lorsque devant ses copains, il s'amusait à faire des wheelings et pourtant, cela arriva (selon l'adage, cela n'arrive qu'aux autres, paraît-il...). Oui c'est vrai, toujours là quand il ne faut pas, et jamais là quand il le faut ! Et, on saura, bien sûr, vous le dire.

Père Noël, en cette fin d'année où je te sais si surchargé, à moi qui ai été si sage toute l'année, merci de ne pas oublier mon soulier, et de penser à m'apporter cette jolie boule de cristal que je voie en rêve, et que j'attends depuis tellement de temps !

Ceci n'est, pour sûr, pas une semaine type, ni un emploi du temps type, tant notre activité dépend de l'événementiel, qui selon les périodes, les jours, est plus ou moins intense. Alternance de moments calmes, suivis de moments plus mouvementés, on s'adapte, fonction du secteur sur lequel on évolue, fonction de la population occupant celui-ci.

Aussi, ne soyez pas surpris, si un jour, vous faites connaissance avec le conjoint ou la conjointe d'un gendarme, qui vous fredonnera : quand il me prend dans ses bras,il me parle tout bas, je vois la vie en bleue...car bleue est la vie, plus bleue la vie ! Tout du moins celle de votre serviteuse, comme celle de ses collègues. 

* Récit datant de l’époque où je servais encore la grande bleue...

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